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Marx : travailler moins, vivre libre

jeudi 2 février 2017, par Serge Bonnery

La question du travail - ou plus exactement de la relation de l’individu au travail et non pas vue au seul prisme du chômage - revient en force dans le débat politique à la faveur, notamment, de la proposition de revenu universel avancée par Benoît Hamon, le candidat des socialistes à l’élection présidentielle de 2017.

Dans le livre III du Capital, Karl Marx interroge cette problématique. « Le règne de la liberté », écrit-il, « commence seulement où cesse le travail déterminé par la finalité extérieure » [1]. Plus précisément, Marx insiste en la situant « par nature » - le « par nature » Est ici important, tout comme la suite - « au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite ».

  • La liberté au-delà de la nécessité

Marx élargit la notion de travail en ne la réduisant pas au travail productif tel qu’il est pratiqué en usine par exemple.

Mais, car il y a un « mais » : l’homme civilisé, explique Marx, comme l’homme « sauvage » avant lui, est contraint de « lutter contre la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie », une lutte vitale qui passe, « dans toutes les formes de la société » par « tous les modes de production possibles ».

Résumons : la liberté est au-delà de la nécessité qui impose à chaque homme de travailler et produire pour (sur)vivre mais son règne ne peut s’établir que sur la base même de cette nécessité.

De cette dialectique, Marx déduit une première condition au règne de la liberté : le contrôle, par la communauté des travailleurs, de l’outil de production afin de lui éviter la domination « d’une puissance aveugle », laquelle agit contrairement à l’épanouissement de l’individu.

C’est une condition mais ce n’est pas la seule car, observe le philosophe, nous sommes là toujours dans le règne de la nécessité qui, a-t-il noté plus haut, fait obstacle au règne de lia liberté.

Marx en pose donc une autre d’autant plus essentielle qu’il n’en voit pas d’autre : le moyen selon lui de garantir l’épanouissement individuel de l’homme contraint de produire dans le règne de la nécessité est de réduire la place qu’il occupe dans nos sociétés. La solution est, énonce Marx, « la réduction de la journée de travail », « condition fondamentale » pour que s’installe « le vrai règne de la liberté » au-delà de celui de la nécessité qu’il ne s’agit pas de détruire (puisqu’il faut produire) mais simplement de réduire.

Si le règne de la nécessité, comme semble l’admettre Marx, est indépassable, comment penser la liberté ? Car il s’agit :
1) de libérer l’homme du travail qui l’aliène.
2) la difficulté résultant du fait que la nécessité qui nous est faite de travailler rend impossible une libération intégrale.

  • Un temps actif

Ceci posé, la réduction du temps de travail paraît la seule solution raisonnable pour conjuguer nécessité de production et instauration du règne de la liberté sans lequel il n’est pas d’épanouissement pensable pour l’être humain. Si l’homme est contraint de travailler comme il a été dit, sa vie ne saurait se limiter à son temps de travail.

Aux yeux de Marx, le temps libéré par la réduction de la journée de travail n’est pas du temps perdu mais « un temps actif », « celui où commence le développement de la force humaine qui vaut pour lui-même », autrement dit qui ne se marchandise pas.

La liberté consiste au développement des potentialités humaines sans condition d’utilité marchande, font valoir les commentateurs de Marx. Ils désignent ainsi un temps pour soi qui, non soumis aux règles du marché, peut être profitable à tous.

  • La liberté aussi dans le travail

Pour Marx, la liberté conquise en dehors du travail par la réduction de son temps, n’est pas suffisante. S’en contenter signifierait que l’on renonce à l’idée d’une liberté possible dans la sphère même du travail. Or Marx ne se résout pas à cette fatalité. Il doit aussi, selon lui, y avoir de la liberté dans le travail.

Cette liberté passe par « l’organisation de la production » et sa « maîtrise collective ». La production, pense le philosophe, ne doit pas être dominée par « la puissance aveugle du marché » car c’est précisément l’exercice de cette domination qui constitue une atteinte à la liberté dans le travail.

« La production doit être au service des besoins humains et non de l’augmentation des profits », soulignent Florian Gulli et Jean Quétier dans leur commentaire du texte. On pense par exemple à l’organisation du travail en coopérative.

Selon Marx, le communisme est « l’ordre social » qui répond le mieux à la fois à l’exigence de liberté et à la nécessité de production car il permet le déploiement simultané des deux formes de liberté :

- hors du travail, le libre développement des potentialités individuelles dans le sens d’un épanouissement général et partagé.
- dans le travail, la maîtrise collective de la production qui permet d’éviter l’aliénation du travailleur.

Le chapitre III du Capital a été publié en 1894, onze ans après la mort de Marx en 1883. Les problèmes qu’il soulève, les questions qu’il pose dans un monde capitaliste qui avait déjà entamé sa mutation vers un capitalisme moins productif que financier, demeurent d’une acuité qu’il n’est pas inutile de reverser au débat contemporain.


[1cité par Florian Gulli et Jean Quétier dans leur livre Découvrir Marx paru aux Editions sociales. Ceci est une note de lecture de leur commentaire du texte de Marx.

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