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Chtchoukine au cœur de la révolution

mercredi 1er février 2017, par Serge Bonnery

Entre 1898 et 1914, le mécène et collectionneur russe Sergueï Chtchoukine, qui avait fait fortune dans l’industrie, rassemble une collection d’art français témoignant, selon le surréaliste André Breton, d’une «  insurrection de la peinture  » [1]. Impressionisme, post-imppressionisme, symbolisme, nabi, fauvisme, cubisme  : rien n’échappe à l’œil de Chtchoukine qui fait entrer dans sa résidence personnelle, le palais Troubetskoï de Moscou, tous les créateurs se situant au cœur de la révolution artistique du siècle.

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André Derain - Le Port (vue de Port-Vendres) - 1905 (exposition Les Icônes de l’art moderne - Fondation Vuitton - Paris)

Devenue légendaire de par sa longue et chaotique histoire, la collection Chtchoukine n’avait plus été montrée dans un ensemble significatif depuis sa dispersion qui, décidée par Staline en 1948, allait provoquer son éclipse. C’est en effet à cette époque que les tableaux rejoignent soit le musée Pouchkine de Moscou soit l’Emitage de l’ancienne Leningrad. Lénine, lui, l’avait nationalisée en 1918 pour créer deux ans plus tard le premier musée d’art moderne moscovite.

Tout arrive. Aujourd’hui [2], la fondation Vuitton présente pas moins de 127 chefs d’œuvre issus de cette collection. Un régal pour les yeux, il va sans dire. D’un simple Bouquet de fleurs peint par Cézanne en 1877 en passant par la Femme accoudée d’Eugène Carrière (1893), si pensive qu’on la dirait déjà d’un autre monde, l’Avenue de l’Opéra vue par Pissarro (1898), l’hiver parisien d’Albert Marquet, Van Gogh, La muse et le poète du Douanier Rousseau représentant Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin en 1909, le visiteur est plongé dans une époque où l’art participe du vaste mouvement qui entraîne le monde.

On dirait les artistes de ce temps taraudés par une urgence à se dépasser eux-mêmes dans le refus de reproduire les œuvres du passé. De fait, ils créent l’art nouveau, le champion toutes catégories de cette obsession à ne jamais répéter deux fois le même geste se nommant Picasso.

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Maillol - Baigneuse debout (ou Femme au chignon) - 1900 (exposition Les Icônes de l’art moderne - Fondation Vuitton - Paris)

La fondation Vuitton montre la collection Chtchoukine en tant qu’«  entité artistique singulière et cohérente  ». C’est là son premier mérite. Il en est un autre, éclairant sur l’influence que les artistes français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ont exercée sur les futurs maîtres de l’art russe. Dès 1908, le collectionneur avait décidé d’ouvrir ses salons au public, permettant ainsi à de jeunes peintres de s’imprégner des avancées décisives accomplies, par exemple, par Picasso et Braque lorsqu’ils inventent le cubisme.

L’exposition présente aux côtés des tableaux français, 31 œuvres issues des mouvements cubofuturiste, suprématiste et constructiviste.De salle en salle, les dialogues qui s’instaurent entre les tableaux et font tout l’intérêt de l’accrochage finissent par convaincre que le fossé paraissant séparer Le Déjeuner sur l’herbe de Claude Monet du Carré noir de Malévitch n’est pas si abyssal. Les deux artistes s’interrogent sur leur manière de saisir le réel et c’est leur regard sur le monde qui nous parle. Leur perception intime d’un souffle d’air dans les crinolines ou la plongée dans l’inconnu, le proche, le lointain, la révolution, la guerre, toutes choses qui font le temps humain, ses illusions, ses désirs, ses couleurs comme ses noirs desseins.

De Collioure à Port Vendres

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Henri Matisse - Vue de Collioure - 1905 (exposition Les Icônes de l’art moderne - Fondation Vuitton - Paris)

Collioure, Banyuls-sur-Mer, Port-Vendres, la côte vermeille des P.-O. est bien représentée dans l’exposition de la collection Chtchoukine. On y découvre - dans la salle numéro 5 intitulée « Paysages, constructions » - une Vue de Collioure peinte en 1905 par Henri Matisse et Le port, tableau peint par André Derain la même année et qui représente Port-Vendres. Les deux œuvres sont aujourd’hui conservées au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Au milieu de la salle numéro 7, le visiteur découvrira, sous verre, une Baigneuse debout (ou Femme au chignon) réalisée par Maillol en 1900 conservée, elle, au musée Pouchkine de Moscou.

Picasso, les portes de la liberté

Dans sa découverte passionnée de l’art moderne, Sergueï Chtchoukine a tout de suite identifié l’importance de deux peintres : Henri Matisse et surtout Pablo Picasso. 22 œuvres du premier et 29 du second sont montrées dans l’exposition, formant deux ensembles majeurs du parcours qui s’étend sur les quatorze salles de la fondation Vuitton. Picasso, plus que tout autre, incarne l’esprit nouveau qui souffle sur l’art de son temps. Son œuvre jalonne toute l’histoire de la peinture moderne quand elle n’en dessine pas les contours ou n’en fixe les règles avec toujours ce temps d’avance que l’artiste prend sur ses contemporains.

Du Portrait de Benet Soler exécuté à Barcelone en 1903 jusqu’aux Instruments de musique portant en 1913 le cubisme au sommet de son expressivité picturale, Picasso ne cesse d’innover. Sa force est telle qu’il pousse ses contemporains dans leurs retranchements. Non pour les mettre en difficulté ou les dominer mais leur ouvrir, simplement, les portes de la liberté.


[1«  La collection Chtchoukine  : une légende moderne  », par Anne Baldassari, commissaire général de l’exposition, citations tirées du texte publié dans le catalogue de l’exposition.

[2L’exposition Les icônes de l’art moderne est ouverte depuis le 22 octobre 2016 et se prolonge jusqu’au 5 mars 2017 dans les locaux de la Fondation Vuitton à Paris.

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