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Marx et les droits de l’homme… égoïste

mardi 31 janvier 2017, par Serge Bonnery

C’est dans son texte intitulé Sur la question juive que Marx parle des déclarations des droits de l’homme et du citoyen promulguées en France en préambule des constitutions de 1791 puis de 1793 [1]

« Aucun des prétendus droit de l’homme ne dépasse l’homme égoïste », tranche Marx dans une critique pour le moins radicale des déclarations. Ce que reproche le philosophe à ces textes ? Ils exaltent selon lui « un homme égoïste » c’est-à-dire, aux yeux du philosophe, « un homme en tant que membre de la société bourgeoise », « un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même » et « uniquement préoccupé de son intérêt personnel ».

Florian Gulli et Jean Quétier soulignent que cette critique des droits de l’homme a valu à Marx de passer pour un théoricien du totalitarisme, ce qui, s’empressent-ils de rectifier, « s’accorde mal avec les revendications concrètes du mouvement ouvrir auquel il participait », à savoir : « droit de vote étendu à tous, droit d’association, droit d’expression… » Laissons donc là cette accusation qui ne paraît pas très sérieusement étayée d’un point de vue philosophique et voyons plutôt comment Marx lit et interprète le contenu idéologique de la révolution française.

  • Une révolution bourgeoise

Marx ne voit dans la révolution française qu’une révolution bourgeoise en tant qu’elle ne remet pas en cause le droit de propriété. Pour lui, l’homme de la déclaration des droits n’est pas « l’homme générique » - comprenons : le genre humain pris dans sa totalité -mais « l’individu égoïste de la société bourgeoise » attaché à son seul bien propre et non attiré vers un intérêt général.

Ici, ce que Marx remet en cause, c’est l’idée selon laquelle l’émancipation politique de l’homme au sein d’un Etat de droit serait synonyme d’émancipation sociale. La société est décrite comme « une limitation » de « l’indépendance originelle » de l’homme, ne proposant comme seul lien social que « la nécessité naturelle, le besoin et l’intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste ».

Les droits énoncés dans les déclarations sont au nombre de quatre, observe Mars mais « l’égalité, la liberté et la sûreté » sont subordonnés à un droit qui les englobe, « le droit de propriété ».

  • Un transfert de classe dominante

Marx se livre au fond à une critique de la théorie de la révolution française. Dans le même temps, il souligne cependant « la distance qui sépare la théorie révolutionnaire de sa pratique ». Que voit-il ?

1) que la révolution permet à la bourgeoisie de s’affirmer comme classe dominante après avoir mis fin au système féodal qui était un obstacle à la libre entreprise. Les droits de l’homme, dans ce cas, n’auraient été conçus que comme « une garantie politique » à l’homme égoïste et bourgeois dans l’épanouissement de sa personne et de ses biens. Ce faisant, la révolution n’opère qu’un « transfert de classe dominante de la noblesse vers la bourgeoisie ».

2) mais à l’époque de Danton et Robespierre (1793), la révolution elle-même s’attaque à l’égoïsme bourgeois dans lequel elle voit un obstacle à la République. Selon Marx, la révolution française ne va pas au bout de sa logique. Elle « dissout la vie civile en ses composants », écrit-il pour regretter aussitôt qu’elle ne révolutionne pas ces composants eux-mêmes.

  • De la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne

La leçon que tire Marx de sa critique est que l’émancipation politique ne conduit pas à l’émancipation humaine tant que la communauté humaine réelle ne prend pas la place de la bourgeoisie.

Le philosophe fera du dépassement de l’idéal bourgeois contenu dans les déclarations des droits de l’homme de 1791 et 1793 un impératif de la révolution prolétarienne dont la visée première est l’appropriation collective des moyens de production et donc, de fait, la remise en cause du droit de propriété. Cette analyse fait de la révolution prolétarienne une suite « logique » de la révolution bourgeoise pour parvenir, par l’abolition du droit de propriété, à l’émancipation totale de l’homme pris comme terme générique et non plus réduit à l’individu égoïste attaché à ses biens.

La propriété doit devenir collective pour garantir l’émancipation de tous dans le bien-être partagé : l’égalité et la justice sont à ce prix.


A lire aussi sur L’Epervier Incassable : les recherches sur le thème de La Révolution et en particulier, sur ce point précis des droits de l’homme, les fiches de lecture du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution aux éditions Verdier.


[1L’extrait du texte analysé ici est publié par Florian Gulli et Jean Quétier dans leur livre Découvrir Marx paru aux Editions sociales. Il s’agit ici d’une note de lecture élaborée à partir de leur commentaire.

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