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"Le surréalisme hors de la littérature..."

mercredi 18 janvier 2017, par Serge Bonnery

§ En décembre 1931, dans le troisième numéro de la revue Le Surréalisme au service de la Révolution [1], Louis Aragon fait paraître un texte qui marque un tournant décisif dans l’histoire du mouvement surréaliste. C’est en effet au poète qu’il revient, dans Le surréalisme et le devenir révolutionnaire de théoriser l’adhésion du surréalisme au matérialisme dialectique et à sa réalisation politique dans le Parti Communiste Français.

§ Un poète et non un philosophe ou un théoricien de la politique : c’est à noter pour se souvenir de la place qu’occupaient en ce temps les poètes sur la scène intellectuelle.

§ Dans ce texte, Aragon dresse l’inventaire des conditions de l’adhésion des surréalistes au matérialisme dialectique en tant que seule philosophie révolutionnaire. C’est aussi un texte qui, écrit au lendemain d’un fameux voyage en Union soviétique effectué en 1930, Aragon s’explique devant ses amis sur sa participation, aux côtés de Georges Sadoul, au congrès des écrivains et intellectuels de Kharkov au cours duquel il est débattu de l’organisation des écrivains révolutionnaires sous le contrôle du Parti.

C’est lors de ce congrès qu’une motion exclut Henri Barbusse et sa revue Monde du mouvement des écrivains prolétariens, considérant que « ce journal est un obstacle à la création en France d’une littérature révolutionnaire et prolétarienne ». Aragon souscrit à cette décision, même s’il rappelle à ses amis que lui et Sadoul n’avaient que voix consultative au congrès de Kharkov. « Henri Barbusse est un contre-révolutionnaire », accuse non moins Aragon sans trembler.

§ Il semble que cette résolution n’ait pas soulevé des protestations au-delà. C’est qu’elle posait en filigrane une question autrement plus difficile à appréhender pour les intellectuels français en général et les surréalistes en particulier : les conditions de leur adhésion au matérialisme dialectique et leur soumission - car c’est bien de cela qu’il s’agit - au Parti.

Dans Le surréalisme et le devenir révolutionnaire, Aragon s’efforce de tirer les leçons de Kharkov et d’examiner les conditions de cette adhésion. Car le chemin est beaucoup moins aisé qu’il peut le paraître a priori.

§ Sur, par exemple, la question de l’origine bourgeoise des intellectuels. Aragon montre personnellement l’exemple : il ne nie pas ses origines bourgeoises, mais il n’hésite pas une seconde quand il s’agit de les renier. Pour rejoindre le mouvement révolutionnaire, l’intellectuel bourgeois, dit-il, doit rompre avec ses origines et accepter d’être considéré comme un « traître » à sa propre classe. C’est la règle. Il faut s’y conformer. Il n’y a pas d’autre alternative.

§ Aragon répond aussi à la critique formulée par les tenants d’une littérature prolétarienne et révolutionnaire qui soupçonnent le surréalisme de n’être qu’une méthode proprement littéraire. Non, répond Aragon : le surréalisme doit être regardé hors de la littérature. Le poète tient pour fausse l’idée que « les surréalistes cherchent une issue dans la littérature en se formant une méthode de création spécifique », à savoir l’écriture automatique. Après Dada d’où il est historiquement issu, le surréalisme a posé, dès sa création, la négation de toute littérature, même si, concède Aragon, il s’en est servi comme d’une arme.

« Plus que jamais les surréalistes refusent de reconnaître l’art comme une fin », écrit Aragon qui pense le surréalisme comme un moyen au service de la Révolution, ainsi que l’indique le nouveau nom de la revue que le groupe vient de choisir : après La Révolution Surréaliste, Le Surréalisme au service de la Révolution. Nom qui marque une volonté forte et ouvre la voie à l’adhésion au matérialisme dialectique qui, aux yeux d’Aragon, est la seule issue possible.

§ Pour comprendre les termes du choix devant lequel sont placés les surréalistes au début des années 30, il faut revenir à la réponse adressée au Bureau international de littérature révolutionnaire et publiée dans le premier numéro du SASDLR.

La question était, sous forme télégraphique : Bureau international littérature révolutionnaire prie répondre question suivante quelle sera votre position si impérialisme déclare guerre aux soviets stop adresse boîte postale 650 moscou

La réponse des surréalistes est sans ambigüité :

Camarades si impérialisme déclare guerre aux soviets notre position sera conformément aux directives troisième internationale position des membres parti communiste français
Si estimiez en pareil cas un meilleur emploi possible de nos facultés sommes à votre disposition pour mission précise exigeant tout autre usage de nous en tant qu’intellectuels stop vous soumettre suggestions serait vraiment présumer de notre rôle et des circonstances
Dans situation actuelle de conflit non armé croyons inutile attendre pour mettre au service de la révolution les moyens qui sont plus particulièrement les nôtres

C’est dit. C’est écrit. Mais c’est loin d’être acquis. La question à laquelle veut répondre Aragon en décembre 1931 est celle des moyens que les surréalistes sont susceptibles de mettre au service de la Révolution, question centrale autour de laquelle se cristallise le débat sur le caractère révolutionnaire ou pas de l’activité surréaliste.

§ Aragon se colle donc à la tâche. Dans Le surréalisme et le devenir révolutionnaire, il pose les bases du caractère scientifique de l’activité surréaliste dans le but de la rendre la plus compatible possible avec les exigences du matérialisme dialectique.

« Le surréalisme rend compte des rapports de la pensée et de l’expression d’une façon conforme à la réalité (…) et ne peut aucunement rester une spéculation pure ». La phrase est capitale. Elle n’énonce pas une rupture avec le premier manifeste mais les règles édictées en 1924 paraissent maintenant se resserrer en vue de s’insérer dans le cadre strict - que certains jugeront restrictif - du matérialisme dialectique.

Pour adhérer au matérialisme dialectique, le surréalisme, fait valoir Aragon, n’a pas d’autre choix, en effet, que de situer son activité dans la seule réalité historique en démontrant que cette activité est en capacité d’agir sur le monde pour le transformer. A cette fin, il donne au surréalisme trois modalités d’action :

l’activité critique qui a pour but, par l’exercice d’une critique positive, « le développement concret de la connaissance matérialiste ».

l’expérimentation de la pratique surréaliste dans ses modalités poétiques, philosophiques, picturales etc… L’activité surréaliste, précise Aragon, doit être connue comme un moyen de progresser dans la connaissance du monde tel qu’il est en réalité.

enfin, la troisième modalité est une activité de manifestation. Il s’agit, selon Aragon, de l’extériorisation de l’activité au nom de la possibilité que le matérialisme dialectique reconnaît à l’homme d’agir sur le monde.

§ Le texte se termine sur une reconnaissance du matérialisme dialectique comme « philosophie du devenir » du prolétariat révolutionnaire et le Parti communiste comme « seul guide sur la voie de la Révolution ».

Au fond, le texte qu’Aragon publie en décembre 1931 peut être lu comme une tentative de mise en conformité du surréalisme avec le matérialisme dialectique en tant que philosophie de la révolution. Ce qu’espère Aragon, c’est convaincre ses amis du choix qu’il les invite à faire et obtenir en échange, de la part de « l’autorité » soviétique, un certificat de conformité du surréalisme au matérialisme dialectique.

On connaît la suite de l’histoire. Peu nombreux, au final, seront les surréalistes à tenir cette ligne. Toute sa vie, Aragon lui demeurera fidèle, le plus souvent contre vents et marées.


[1Entre eux, les surréalistes utilisent le sigle SASDLR pour désigner la revue.

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