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Recommencer et/ou relire la Révolution ?

lundi 16 janvier 2017, par Serge Bonnery

[Le 19 décembre 2016, l’émission Contre-courant animée par la journaliste Aude Lancelin et le philosophe Alain Badiou depuis La Commune d’Aubervilliers, recevait Jean-Claude Milner pour son livre Relire la Révolution paru aux éditions Verdier. Face aux thèses défendues par Jean-Claude Milner dans son ouvrage, et notamment sa critique radicale des révolutions russe et chinoise qui, pour lui, sont des échecs qui ont sonné le glas de la croyance révolutionnaire, Alain Badiou fait valoir ses propres arguments. Ces quelques notes sont données ici comme un "survol" de ce face à face qui nous semble d’actualité, sur la question de la Révolution telle qu’elle se pose aujourd’hui.]

§ Pour Alain Badiou, le philosophe de « l’hypothèse communiste », la révolution française est limitée dans sa portée significative car, remarque-t-il, « elle ne prend pas position sur le noyau central des organisations sociales : la fonction directrice de la propriété privée ». C’est successivement le point de vue que feront valoir Marx, puis Lénine et enfin Mao, la principale critique que les trois formuleront à l’égard de la révolution française.

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Jean-Claude Milner, Aude Lancelin, Alain Badiou le 19 décembre 2016 à La Commune d’Aubervilliers

Jean-Claude Milner admet volontiers cette lecture, allant même plus loin en estimant que la révolution française a eu raison de ne pas remettre en cause la question de la propriété et de la protéger en l’inscrivant dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (article 2 : les droits imprescriptibles et naturels de l’homme sont la liberté, la propriété…) Jean-Claude Milner introduit une nuance dans le sens donné ici au mot propriété. Il ne s’agit pas, selon lui, dans le langage des révolutionnaires de 1789, de la propriété privée telle qu’on l’entend aujourd’hui dans le droit économique et social - propriété privée des moyens de production concentrés dans des sociétés à actionnariat etc... -, mais de la propriété individuelle. La nuance est que chacun, dans le sens de 1789, a individuellement le droit d’accès à la propriété, ainsi que le garantit l’article 2 de la Déclaration, alors que ce droit est confisqué par la classe dominante dans les sociétés capitalistes.

L’essentiel de la controverse entre les deux philosophes tient dans cette question de la remise en cause ou pas de la propriété privée.

Pour Alain Badiou en effet, « il n’y a révolution que si l’on s’attaque à la propriété privée », principe qui fait de la propriété privée « la question révolutionnaire par excellence ». Selon lui, le fait que la révolution française ne remette pas en cause ce droit la réduit à une « pré-révolution » du point de vue de la modernité, l’histoire des révolutions modernes débutant entre 1840 et 1848 avec, comme référence majeure, la Commune de Paris (1871) en tant que « premier gouvernement ouvrier dans l’histoire de l’humanité ».

Jean-Claude Milner note de son côté que, dans l’hypothèse communiste, la notion de propriété n’est d’aucune manière pertinente mais plutôt son inverse qui est l’appropriation collective. On sait que, dans le matérialisme historique, le principe de la propriété du peuple entier conduit de facto à l’abolition de la propriété, but ultime du communisme. Sur ce point, les deux philosophes sont d’accord.

§ Nous terminerons ce survol du débat entre Jean-Claude Milner et Alain Badiou par quelques notes sur la question touchant à l’entreprise de déshistorisation de la révolution française révélée lors de la célébration officielle du bicentenaire de la révolution sous la présidence de François Mitterrand en 1989 et qui est toujours à l’œuvre aujourd’hui. C’est Jean-Claude Milner qui porte la charge sur ce sujet, accusant la République de « désinvolture » dans la célébration de son acte fondateur et François Mitterrand d’avoir voulu, à cette occasion, se « débarrasser » de « la figure souveraine encombrante » de la révolution de 1789. Cette déshistorisation, selon Jean-Claude Milner, a gravement affecté l’enseignement de la révolution dans le système éducatif public. Elle a créé un vide qui, aujourd’hui, est comblé par des discours de type nationalistes tels que portés notamment par le Front national.

Alain Badiou rebondit en s’interrogeant sur le devenir de l’histoire dès lors que disparaîtrait l’affrontement entre les deux voies stratégiques possibles du devenir de l’humanité. A savoir d’un côté, le capitalisme mondialisé qui aboutit à une telle concentration de capitaux que les Etats sont réduits au rôle de spectateurs « fantoches » du système et, de l’autre, la tentative qui vise à « modifier de façon radicale le régime millénaire de l’autorité des propriétaires ». Autrement dit, l’affrontement entre modèle capitaliste et modèle communiste.

Alain Badiou voit un grand danger dans la désactivation de cet affrontement. Il en résulte la disparition de « la croyance révolutionnaire en tant que visée stratégique de la politique ». Sur ce point, les deux interlocuteurs se rejoignent, Jean-Claude Milner démontrant dans son livre que la fin de la croyance révolutionnaire constitue un tournant majeur dans l’histoire des sociétés modernes.

Alain Badiou déplore souvent, dans ses interventions publiques, la disparition d’une « pensée stratégique de la politique en terme de rupture avec l’ordre établi ». Cette politique « n’existe pas », constate Alain Badiou. Jean-Claude Milner ne dit pas autre chose quand il note, dans les discours politiques critiques à l’égard du capitalisme, l’absence de toute référence à un processus révolutionnaire.

Alain Badiou semble cependant encore croire à un retour possible de la stratégie révolutionnaire dans le champ du politique. Jean-Claude Milner se contente de noter la possibilité du recours à un acte révolutionnaire mais dans un temps et un lieu qui demeurent indéterminés.

Cette politique à visée révolutionnaire, plaide Alain Badiou, « il faut la réinventer », « travailler à son recommencement ».

Recommencer la révolution d’un côté, la Relire de l’autre...

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