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Une expérience du réel

mardi 10 janvier 2017, par Serge Bonnery

Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 9]

Les émissions publiques auxquelles Jean-Claude Milner a été invité après la sortie de son livre - je pense notamment à Répliques, sur France Culture, avec Alain Finkielkraut ou encore plus récemment A contre Courant avec Alain Badiou - en témoignent : le point de vue du philosophe sur la révolution française et les révolutions du XXe siècle est âprement discuté. C’est que Jean-Claude Milner - plus attaché au renouvellement de la pensée qu’à la polémique - offre une véritable relecture de la Révolution en ce sens qu’il reconsidère de fond en comble - son titre ne ment pas - l’apport de la révolution française à la marche de l’histoire des sociétés modernes.

On trouve donc dans son livre :

Un éloge de la révolution française en tant que Révolution idéale, sorte de modèle indépassable et que, en tout cas, les révolutions du XXe siècle n’ont pas supplanté. « Si l’on admet que la révolution française est une révolution, alors elle est la seule à l’être », lit-on sous sa plume.

Cet éloge s’accompagne d’une réhabilitation de Robespierre en tant que figure centrale de la Convention montagnarde et qui, selon Jean-Claude Milner, mérite, du fait de sa vision du processus révolutionnaire, le nom d’Incorruptible.

Une critique radicale des révolutions du XXe siècle qui, selon Jean-Claude Milner, se sont soldées par des échecs entre autres raisons parce qu’elles ont transformé une terreur d’Etat et Etat-terreur.

Dans cette conclusion, nous allons revenir sur ces points en commençant par une question d’ordre philosophique : la politique est-elle affaire de réel ou de réalité ?

  • « Il n’y a pas de réel en politique »

Reprenant Lacan qui distingue le réel de la réalité en ceci que le réel « disjoint, fractionne, crée de l’hétérogène » alors que « la réalité recoud et fait régner de l’homogène », Jean-Claude Milner avance qu’« il n’y a pas de réel en politique ». Telle est, en tout cas, la « demande » polybienne et celle de la croyance révolutionnaire : que « l’action politique s’en tienne à la réalité ».

Quelle est, aux yeux de Jean-Claude Milner, la grande différence entre réel et réalité ?

1) les événements dont la réalité est formée sont comparables les uns aux autres.

2) alors que le réel est tout autre. « Rien du réel ne se compare au réel » car « similitudes et différences ressortissent à la réalité ». Aussi lorsque le réel fait irruption dans l’histoire, on ne peut que l’appréhender de manière subjective, on ne peut pas « le » savoir car « le savoir porte sur la réalité ». C’est donc « à chacun de discerner le trouble qu’il ressent » dans cette confrontation.

Jean-Claude Milner donne plusieurs exemples d’irruption de réel dans l’histoire. Nous nous arrêterons sur celui de la Shoah car nous le tenons pour essentiel dans l’histoire des hommes.

Pourquoi faut-il considérer cet événement comme un réel plutôt qu’une réalité ? Parce que, rappelle Jean-Claude Milner, la réalité est comparable (à une autre réalité) et donc contestable. Faire de la Shoah une réalité ouvrirait grande la porte au négationnisme. « Il a l’avenir pour lui », annonce Jean-Claude Milner pour qui les négationnistes « ne sont ni à plaindre, ni à craindre, ils sont à mépriser et ce qu’on méprise, on l’écrase ».

Il y a en effet pire aux yeux du philosophe que les négationnistes. Il y a ceux, bien plus dangereux, qui « inscrivent les camps d’extermination et les chambres à gaz dans le champ de la réalité afin de mieux soutenir que rien de réel n’y est engagé ». Pensant combattre le négationnisme, ceux-là lui permettent au contraire de « gagner la mère des batailles » qui tient dans la réponse que l’on fait à la question : « La chambre à gaz, au-delà de sa réalité, touche-t-elle au réel ? »

Pour Jean-Claude Milner, hésiter de répondre par l’affirmative à cette question constitue un danger absolu. Il explique : « Ceux qui doutent que la question se pose, ceux qui ne la comprennent pas (…) construisent une machine dont voici les rouages : la chambre à gaz est une réalité ; toute réalité est une parmi d’autres et se compare ; oserez-vous dire qu’elle compte plus que… Le piège se referme ; l’interlocuteur est convoqué à choisir entre la chambre à gaz et tous les malheurs du monde »… car, « comparer, c’est la loi de la réalité », laquelle s’exerce « dès que l’on a cédé sur le réel ». « A cette loterie, la chambre à gaz a d’emblée perdu ».

  • Le corps parlant

L’autre événement que Jean-Claude Milner considère comme appartenant au réel est la révolution française. Il dit clairement dans sa conclusion : « La révolution française est une expérience du réel » et montre aussitôt de quelle manière, selon lui, elle appartient au réel. « Elle touche au réel, explique-t-il, non par la mise à mort mais par le corps parlant, non par la Terreur mais par les discours, non par le sang versé mais par les mots ».

On a vu précédemment la place centrale - et décisive - que le corps parlant occupe dans l’articulation entre droits de l’homme, droits du citoyen ET droits du non citoyen. Le réel, ce ne sont pas les faits en tant que tels mais ce corps parlant placé au coeur de la décision révolutionnaire d’en faire ou pas sa visée suprême en tant qu’objet à préserver (ce qui sera, in fine, le rôle dévolu à la Constitution).

« Dès l’instant qu’elle articule les droits de l’être parlant (…) la révolution française fut irruption du réel dans la réalité », écrit Jean-Claude Milner. Alors que la Terreur, a contrario, « est le moment où la réalité absorbe le réel ». (C’est, rappelons-le, selon Jean-Claude Milner, la réalité des nécessités de la guerre qui a imposé silence au droit - la mise à l’écart momentanée, donc, du corps parlant - par l’interruption temporaire de la rédaction de la Constitution, le temps que soit mis un terme au conflit).

  • Essence du politique

« Si l’on admet, poursuit Jean-Claude Milner, que la révolution française est une révolution, alors elle est la seule à l’être. Les autres révolutions idéales sont des entreprises de conquête du pouvoir ».

Eloge de la révolution française et critique radicale des révolutions du XXe siècle sont ici conjointes. Pour Jean-Claude Milner, il ne fait aucun doute que « la révolution française est hétérogène aux révolutions idéales qui se réclament d’elle » pour la raison que la première « commence par l’affirmation des droits et ne rencontre que plus tard la question du pouvoir » alors que les autres « commencent et finissent par la question du pouvoir ».

Aux yeux de Jean-Claude Milner, les révolutions russe et chinoise ne sont que « des coups d’Etat », alors que « le coup d’Etat n’est pas à l’ordre du jour » de la révolution française « sauf pour en arrêter le cours ».

Jean-Claude Milner dresse un éloge de la révolution française en tant qu’elle « n’impose aucune condition au corps parlant hormis celle d’être né », alors que, par exemple, les révolutions de langue anglaise « conditionnent les droits de l’individu à une métamorphose culturelle ». La révolution française, elle, fait fi des variations ethniques. Elle a « un caractère universel ».

Sur l’être parlant qui, comme on l’a dit et répété, est le coeur battant du processus révolutionnaire : « La révolution française a saisi qu’une révolution, si elle concerne le politique, doit se soucier des êtres parlants en tant qu’ils parlent », qu’elle doit donc « veiller à ce que chacun soit en mesure de prendre la parole à son tour pour éviter la cacophonie ».

La politique, dit la révolution française, c’est « la multiplicité des corps parlant ». Son objet même est « la survie des corps parlant ». En politique, estime Jean-Claude Milner, on ne tue pas son adversaire car « la politique repose très précisément sur le rejet de la mise à mort » et la reconnaissance de l’Autre en tant qu’être parlant.

La révolution française nous a légué en héritage « la constitution d’un espace délibératif » indispensable à l’exercice de la politique pour la survie de l’être parlant. Toute remise en cause de cet espace, toute attaque contre lui dirigée constitue une menace de voir s’instaurer une nouvelle tyrannie.

  • La compassion et la pitié

Au fond, l’apport majeur de la révolution française aura été, tout au long de son processus complexe et discontinu, « la découverte du réel du corps » ce qui, pour Robespierre, trouve sa source dans « la compassion et la pitié » qui sont des passions proprement politiques. C’est en effet ce « cors souffrant mais aussi parlant qui exprime sa souffrance par la plainte que la politique doit articuler en mots et en phrases ». Tel est le sens profondément humain de l’engagement politique tel que la révolution française l’a inventé et légué aux générations futures.

Les droits de l’homme, répétons-le une dernière fois, sont matériels. L’être parlant, insiste Jean-Claude Milner, « est un corps qui doit faire face à des besoins physiologiques » et la révolution française le reconnaît avant tout comme tel.

Tant que, comme nous avons pu le voir à Calais, en Grèce, en Macédoine, partout où des milliers de migrants se sont entassés ces dernières années contre les murs d’une Europe qui leur refuse obstinément leurs droits naturels et imprescriptibles, tant que l’on n’aura pas réglé « la question de l’eau, de l’hygiène, de la nourriture, de l’espace personnel », « les libertés sublimes » seront menacées d’anéantissement. Telle est l’écrasante réalité.

« Les droits de l’homme, conclut Jean-Claude Milner, résument ce qui fait qu’on ne traite pas un homme comme un animal » et pour cette raison même, « ils commencent au plus près de l’animalité ». C’est, en outre, parce qu’ils sont d’abord les droits du « corps parlant » que les droits de l’homme sont universels, « invariables dans le temps et l’espace » (alors que les droits du citoyen varient selon les Constitutions, les pays et les contextes historiques).

Le dernier mot ira à l’auteur : « Il n’y a dans l’histoire, jusqu’à aujourd’hui, qu’une seule révolution digne de ce nom, la révolution française ».

Mais ce n’est pas, à proprement parler, le tout dernier mot du livre, lequel offre une ouverture vers de nouvelles interrogations touchant toujours à la question révolutionnaire. En ne donnant pas ici le texte de cette conclusion, il ne s’agit pas de ménager un quelconque suspense comme on le ferait pour un roman. C’est une simple invitation à aller voir, ou plus précisément à lire et relire. Alors pourrons-nous peut-être nous demander, par exemple, si oui ou non la Terreur de 1793 annule ou pas l’héritage de 1789…

Fin

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.

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