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Les droits de l’homme et du non-citoyen

lundi 2 janvier 2017, par Serge Bonnery

Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 8]

  • Par-delà le bien et le mal

Ce que révèle l’affaire du supplice de Damiens (cf. note précédente), c’est l’importance de la question du corps : a-t-on le droit d’infliger un tel supplice (en l’occurrence il s’agissait d’écartèlement) à un corps ?

« Les droits de l’homme, note Jean-Claude Milner, sont le nom qu’on donne aux droits du non-citoyen ». Ces droits sont fondés « dans une instance qui échappe à l’histoire et au droit » et qu’au XVIIIe siècle, on appelle « la nature » par quoi il faut entendre « nature de l’homme ». Ces droits sont donc « extérieurs à une collectivité politique constituée » mais - là est un paradoxe - ils ne peuvent être définis « que » de l’intérieur d’une telle collectivité après qu’elle ait été constituée.

L’extérieur de cette collectivité est appelée « nature ». « Les droits extérieurs aux droits du citoyen sont appelés droits de l’homme », homme désignant en l’occurrence « ce qui est extérieur à l’ensemble des citoyens ». « Les droits de l’homme sont des droits naturels ». Ils se situent « par-delà le bien et le mal » ainsi qu’on peut le voir dans l’exemple du supplice de Damiens qui a choqué l’opinion bien que sa culpabilité ne fût pas contestée.

  • Les droits du corps

Pour les révolutionnaires de 1789 qui avaient lu Rousseau [1], « la nature est le dénominateur commun minimal pour tout le monde ». Les droits de l’homme ne sont autres que « les droits du corps » qui relèvent, souligne Jean-Claude Milner, « non du métaphysique mais de la physique » au sens aristotélicien du terme.

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Jean-Jacques Rousseau

Dans la Déclaration de 1793 qu’il rédige de ses propres mains, Robespierre écrit : « Le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l’homme et le développement de toutes ses facultés. Les principaux droits de l’homme sont celui de pourvoir à la conservation de son existence, et la liberté. Ces droits appartiennent également à tous les hommes quelle que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L’égalité des droits est établie par la nature : la société, loin d’y apporter atteinte, ne fait que la garantir contre l’abus de la force qui la rend illusoire. »

L’homme de Robespierre est « ce corps qui vit et parle à son gré sans risquer à tout instant la blessure ou la mort ». L’exercice de la liberté, en somme, en toute sécurité : permettre cet exercice ne devrait-il pas être la vocation de tout gouvernement ?

  • Pourquoi une constitution politique est-elle nécessaire ?

Les droits de l’homme, contrairement à une autre idée reçue, ne fondent donc pas les droits du citoyen. Ceux-ci sont liés à l’histoire qui joue un rôle capital dans leur établissement, alors que les droits de l’homme sont, ne l’oublions jamais, naturels.

Les droits du citoyen, indique Jean-Claude Milner, sont ceux que l’absolutisme a refusés aux individus et à leurs regroupements. La Déclaration de 1789 correspond à une urgence politique : après des siècles de lois fondamentales non écrites qui avaient abouti à l’absolutisme, il fallait « une loi écrite » qui fût « un étalon de tout le système législatif ».

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Montesquieu

Il faut ici faire retour à Montesquieu qui, au livre VIII de l’Esprit des lois, avait écrit : « Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité ; mais ils ne sauraient y rester. La société la leur fait perdre et ils ne redeviennent égaux que par les lois ». Il ressort de ce constat que la fonction de toute constitution politique est de « restaurer, par des lois, l’égalité naturelle que les rapports sociaux ont détruite ». Et que le but de toute association politique est de « ne pas contredire les droits de l’homme » par les règles qu’elle se donne.

Les droits de l’homme « définissent les droits de l’individu, qu’il appartienne ou non à une association politique (ou société) ». Les droits du citoyen « concernent un individu doté de qualités spécifiques au sein d’une société réelle soumise à une constitution ».

Donc, pour Jean-Claude Milner, de même que « les droits du citoyen ne sauraient contredire les droits de l’homme », de même « parmi les droits de l’homme, doit impérativement figurer celui de devenir citoyen ». Il appartient de ce fait à toute association politique (appelons-là ici gouvernement mais aussi parti politique, syndicat, association citoyenne etc…) de « préserver l’égalité que toute société menace ». C’est l’exercice de la vigilance (dont je pense personnellement qu’il est la vocation même de toute organisation politique).

  • Le droit d’insurrection

En résumé, la Déclaration pose deux droits :

1) « à l’homme, elle garantit le droit de devenir citoyen ».

2) « le citoyen ne cesse pas d’être homme et conserve tous les droits qui le définissent comme tel », quelles que soient les conditions historiques.

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Maximilien Robespierre

Elle garantit en outre au citoyen « un droit de vérification constante », ce qui veut dire que « le citoyen est supérieur aux lois » en cela qu’« il peut les contester au nom des droits de l’homme ». Se référant au texte de 1789 selon lequel « le citoyen peut critiquer les lois de sa cité sans risquer d’être déchu de sa citoyenneté », Robespierre parlera en 1793 de « droit d’insurrection ».

« Le citoyen, écrit Jean-Claude Milner, ne défend pas seulement les droits du citoyen. Il est tribun au nom des droits de l’homme auxquels il se réfère constamment. Il est de ce fait tribun du non-citoyen non par charité, non par amour de son prochain, non par crainte mais par définition ».

Je n’ai personnellement pas trouvé, dans tous les derniers textes politiques que j’ai pu lire ces dernières années, affirmation aussi forte qui, à elle seule, a valeur de programme dans un temps où Jean-Claude Milner montre combien il est urgent et nécessaire de… Relire la Révolution.

(à suivre)

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.


[1Jean-Claude Milner invite à relire le Contrat social et le Discours sur l’origine des inégalités dans la perspective des Rêveries du promeneur solitaire.

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  • La “philosophie” peut -elle fréquenter l’ histoire ? L’ arrestation d’ élus du peuple en séance ,contredit le discours gnagnateur et rousseauiste , la condamnation des Enragés hébertistes ( qui n’ ont pas apprécié le maximum des salaires qui accompagne celui des prix ) avec des motifs que l’ on retrouvera dans les actes d’ accusation des "justices" communistes et nazie ( "complot" ...) , puis des élus Indulgents dont les pères de la Révolution ( et du tribunal révolutionnaire /G. Danton au pouvoir provisoire à laissé se perpétrer les massacres de septembre 1792 )) sur le banc desquels ( procédé totalitaire repris ) on ajoute un droit commun : le Carcassonnais Fabre d’ Eglantine , tout cela marque la réalité . Le manque de légitimité des élus à la Convention ( 10% de participation parfois) n’ est jamais abordé . Les lois de Prairial bafouent tous les droits , les ordres d’ extermination contre les fédéralistes et royalistes . Est- ce que la majorité du Comité de salut public s’ est servi d’un trio de fanatiques pour éliminer tout danger ? Oui . Est- ce que M. Robespierre ,St Just , Couthon .. sont des fanatiques ,dont un candidat à la présidentielle nous ressert les restes , et ne mériteraient qu’ une étude historique ? " Un homme est ce qu’il fait et non ce qu’ il dit" A. Malraux .

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