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"Il faut lever le tabou de la Terreur"

vendredi 30 décembre 2016, par Serge Bonnery

[Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 6]

Qu’en est-il, donc, des violences révolutionnaires, pour reprendre la question laissée en suspens dans la précédente fiche ?

« De même qu’il faut parler des massacres de Septembre, ll faut lever le tabou de la Terreur », pose Jean-Claude Milner comme préalable à un examen sans préjugé de la question. Comme tous les tabous, en effet, celui de la Terreur « présente deux faces : « la sacralisation et le rejet ». Jean-Claude Milner observe que, « depuis le XIXe siècle, la croyance révolutionnaire dispose d’un test destiné à éprouver les néophytes : qui n’approuve pas la Terreur sans réserve a choisi le camp de la réaction ; qui a choisi le camp de la révolution ne peut qu’approuver la Terreur ». La croyance contre-révolutionnaire, de son côté, a évidemment « inversé les marqueurs » : « qui ne rejette pas la Terreur a choisi le côté obscur de la force ; qui préfère le Bien au Mal ne peut que la condamner ».

Jean-Claude Milner propose de sortir de cette alternative manichéenne qui n’apporte rien à la connaissance des événements, encore moins à la possibilité de les penser. Pour lui, le terme même de « Terreur » est équivoque. Il en distingue deux formes qui correspondent à deux périodes du processus révolutionnaire :

  • la « première terreur » exercée par la foule de Paris lors de la prise de la Bastille, de la prise des Tuileries (massacre des gardes suisses) et, surtout, lors des massacres de septembre 1792.
  • la « Grande Terreur » décrétée le 5 septembre 1793 par la Convention montagnarde après l’arrestation et l’exécution des Girondins.

La différence entre ces deux Terreurs, montre Jean-Claude Milner, est que la première est exercée par la foule, ce qui n’est pas le cas de la seconde que l’on peut assimiler à une violence d’Etat. La différence est d’ordre politique : les massacres perpétrés par la foule relèvent de « l’antipolitique » alors que la Terreur décidée par le pouvoir relève, elle, du « politique ».

« La guillotine est le terme d’un processus judiciaire réglé », indique Jean-Claude Milner. C’est l’Etat, ici, qui s’octroie « le monopole de la violence légitime ».

Cette différence pose encore la question de la souveraineté. Quand le peuple est foule, explique Jean-Claude Milner, chaque membre qui la compose devient « dépositaire de la souveraineté et se mue en tueur potentiel ». Or « l’Etat existe pour décharger le peuple de l’exercice de la violence ». On voit bien que l’intervention de l’Etat opère là une substitution : c’est lui qui s’empare de la violence pour la contrôler et empêcher la foule d’en faire usage. C’est avec cette volonté qu’a été créé le tribunal révolutionnaire après les massacres de septembre 1792.

« Il n’y a pas de place pour la terreur dans une société pacifiée et dans un Etat démocratique. Elle est le propre des situations extrêmes où la règle, pour être confirmée, doit laisser place aux exceptions », écrit Jean-Claude Milner pour qui « la terreur ne peut être que l’exception ». L’Etat n’en use que « sporadiquement », si son existence est menacée, selon un principe de légitime-défense, alors que le tyran, lui, « convertit l’exception en règle ».

Ce que veut montrer Jean-Claude Milner, c’est que, pour les révolutionnaires qui s’y sont engagés, « pas à pas, hésitant à chaque instant, examinant et réexaminant leurs raisons », la Terreur n’était pas la règle mais l’exception qui devait permettre de conduire la révolution à sa juste fin. Elle est une sorte d’état d’urgence tandis que l’ennemi est aux frontières et qu’il dispose d’agents, à l’intérieur même de la révolution, pour la détruire et rétablir la monarchie.

Robespierre : « Le gouvernement de la révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie ».

  • La chute de Robespierre
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Lucien-Étienne Melingue (1841 - 1889) - La chute de Robespierre

Pour Robespierre, attaché à la conception polybienne de la révolution, il ne saurait y avoir d’Etat révolutionnaire car les deux termes sont à ses yeux antinomiques. Le gouvernement révolutionnaire n’est qu’une étape, il s’inscrit dans le provisoire, il ne constitue donc pas un Etat. « Il n’y a pas d’Etat révolutionnaire parce qu’un Etat, par définition, clôt la révolution qui l’a fait advenir », indique Jean-Claude Milner.

Le marxisme-léninisme dit exactement l’inverse : pour lui, « la révolution se poursuit en édifiant un Etat ».

Jean-Claude Milner affirme : « La terreur soviétique naît de la guerre civile mais Staline la transforme en rouage de l’appareil d’Etat ». Avec Staline puis Mao en Chine, « on passe de la terreur d’Etat à l’Etat-terreur ». Rien ne permet de dire que telle était la volonté de Robespierre pour qui, répète Jean-Claude Milner, « la terreur était un moyen et pas une fin ». « Elle devait cesser dès que la politique n’en discernerait plus la nécessité ».

Mais Robespierre a commis trois erreurs qui l’ont conduit à sa perte :

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Maximilien Robespierre

1) tournant le dos à ses convictions sur l’ochlocratie, il a conclu une alliance avec la foule pour vaincre les Girondins. C’est, dit Jean-Claude Milner, sa « faute originelle ». « Que la foule crie à mort, cela répond à sa nature ; le rôle de la politique est d’y faire obstacle », pensait Robespierre. Il a cependant rompu le pacte selon lequel « on ne tue pas ses adversaires » et d’une certaine manière, sortant de ce pacte, « il renonce à la politique ».

2) son alliance avec les sans-culottes. Selon Jean-Claude Milner, Robespierre a donné des gages à l’égoïsme social de ce groupe, petite bourgeoisie plutôt que prolétariat.

3) Robespierre, enfin, a interprété la guerre comme « une guerre politique ». Selon lui, « elle n’opposait pas des puissances mais des régimes ». C’était les rois contre la révolution, les monarchistes contre les républicains etc… Or ce raisonnement le pousse à considérer que « tout adversaire politique devient, y compris dans l’espace civil, un ennemi de la révolution ».

Ce que n’a pas vu Robespierre, c’est que la Terreur était « la négation du politique ».

(à suivre)

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.

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