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La rupture Saint-Just

jeudi 29 décembre 2016, par Serge Bonnery

[Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 5]

  • Terminer la révolution

Une révolution réussie est une révolution terminée. Ce souci de finir la révolution, de la « fixer » dans un régime stable et juste est l’obsession de Robespierre qui s’oppose sur ce point à Saint-Just, lequel pense que la révolution doit être un état permanent pour éviter tout risque de retour de la tyrannie. Nous reviendrons plus longuement sur ce point tout à l’heure.

En attendant, note Jean-Claude Milner, « le souci de terminer la révolution est encore un acte révolutionnaire ». « La révolution est finie » est une phrase qui revient très souvent dans les discours des partisans d’une monarchie constitutionnelle. C’est, à proprement parler, « un mot d’ordre ». (Les marxistes auront une lecture critique de ce désir de terminer la révolution car ils la pensent inachevée du point de vue de son idéal. « Ceux qui souhaitent l’achèvement de la révolution en trahissent l’Idéal au nom de leur intérêt de classe »).

Mais revenons à Robespierre pour qui il y a nécessité à fixer la révolution dans les plus brefs délais afin d’en préserver les acquis. Robespierre considère la révolution comme « un intervalle instable » entre deux régimes stables. Pour lui, souligne Jean-Claude Milner, « la révolution n’est pas une fin mais un moyen », ce qui - soit dit en passant - change considérablement le point de vue sur le personnage historique.

Robespierre base son action politique sur deux « principes » :

1) La révolution aura terminé sa tâche politique quand une constitution juste aura été rédigée.

2) Mais si des circonstances extérieures - comme la guerre - l’exigent, la révolution doit continuer son processus en mettant la rédaction de la constitution en suspens le temps nécessaire.

Pour Robespierre, « la révolution n’est pas un choix de vie », elle est une nécessité. Jean-Claude Milner : « Est révolutionnaire celui qui a compris que la révolution inclut en elle-même son caractère limité dans le temps et dans l’espace ».

  • Saint-Just et la révolution permanente

Saint-Just, au contraire, perçoit le gouvernement révolutionnaire - y compris s’il est provisoire - comme « un monde en soi » et non un passage. Pour lui, la révolution est « une forme politique en soi » et non plus, selon la thèse de Polybe, un événement transitoire.

Les événements de 1793 (exécution du roi, création du comité de salut public, arrestation et exécution ces Girondins, Terreur…) ouvrent la voie à « un gouvernement révolutionnaire installé dans la durée » tel que le conçoit Saint-Just. C’est, en partie, le sens de la déclaration du 19 vendémiaire - 10 octobre - selon laquelle le gouvernement sera révolutionnaire jusqu’à la paix.

Là encore, on retrouve le désaccord entre Saint-Just et Robespierre. Pour Saint-Just, le tribunal et le gouvernement révolutionnaires doivent permettre à la révolution de se poursuivre alors que Robespierre les pense comme des outils permettant de la terminer.

« La révolution commence quand le tyran finit » : pour Saint-Just, en 1793, la révolution ne fait donc que commencer. Il jette ainsi les bases de l’idée de révolution permanente tel que Marx l’élaborera moins d’un siècle plus tard.

La révolution, selon Saint-Just, doit être permanente pour empêcher que se régénère le terreau de la tyrannie. Saint-Just n’a pas une vision polybienne. Selon lui, la tyrannie n’est pas la version corrompue de la monarchie, elle ne naît pas d’un autre régime mais « existe en tant que telle » et, à ce titre, peut resurgir à tout moment sans qu’il soit nécessaire d’en passer par toutes les étapes du cycle polybien.

La tyrannie, proclame Saint-Just, est « un danger permanent » qui rend nécessaire l’instauration d’une révolution permanente pour lui faire barrage. Saint-Jost veut « vivre en révolutionnaire ». « Saint-Just, souligne Jean-Claude Milner, fait de la révolution une forme politique autonome ».

  • Transformer l’homme

« Il n’y a de temps humain que révolutionnaire », écrit encore Jean-Claude Milner dans son analyse de la pensée de Saint-Just. Le linguiste note au passage que le mot de révolution change de statut à ce moment-là, passant de celui d’adjectif à celui de substantif. Avec Saint-Just, se dessine le visage du révolutionnaire : LE révolutionnaire (sous entendu qui est révolutionnaire tout le temps, qui fait de la révolution le sens même de sa vie).

Polybe et Aristote pensaient que « l’homme ne peut vivre qu’en milieu politique » mais les deux, observe Jean-Claude Milner, l’entendaient comme « un milieu stabilisé ». Saint-Just opère une rupture radicale avec cette pensée. Pour lui, « l’homme ne peut vivre que dans, par et pour la révolution ». Comme le roi-tyran « doit régner ou mourir » car telle est sa raison d’être face à quoi « nous serons des révolutionnaires... sinon rien ».

Dans un rapport rédigé en avril 1794 [1], Saint-Just dresse le portrait idéal du révolutionnaire « inflexible, sensé, frugal, simple » et « irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence, de toute affectation ». C’est là, souligne Jean-Claude Milner, la première formulation de « l’homme nouveau » car la révolution a pour vocation de « transformer l’homme ».

Mais pour Jean-Claude Milner, il y a un mais : « La fabrication de l’homme nouveau (…) conduit immanquablement à violenter les hommes dans leur réalité ». Voici donc la question : « Qu’en est-il des violences révolutionnaires ? »

(à suivre)

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.


[1Saint-Just, Œuvres complètes, Folio Histoire.

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