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Imaginer la révolution

mercredi 28 décembre 2016, par Serge Bonnery

[Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 4]

  • La trahison du roi

Pendant la révolution française, se produit un événement qui en bouleverse le déroulement et, surtout, en change radicalement la finalité : c’est la fuite à Varennes (20-21 juin 1791).

Jusque-là, il semblait établi que la révolution se terminerait par la rédaction d’une constitution pour l’établissement d’une monarchie constitutionnelle à la tête de laquelle serait placé le roi, aux côtés d’un Parlement.

La fuite à Varennes « change totalement la donne », souligne Jean-Claude Milner. A partir de ce moment-clé, le roi ne peut plus être le chef de l’exécutif ainsi que l’entendait l’Assemblée constituante. En fuyant, le roi a trahi. La fuite à Varennes rend tout à coup impossible l’établissement d’une monarchie constitutionnelle, laquelle aurait clos le processus révolutionnaire.

Le fait même - la fuite du roi qui équivaut à une trahison - « défie les lois de la rationalité politique » et oblige les acteurs de la révolution à « fabriquer de nouveaux outils politiques », à « les imaginer avec leur intelligence pour seule ressource ». La fuite à Varennes ouvre une période de grande incertitude : à partir de ce moment, la révolution a perdu sa finalité d’origine et doit s’en inventer une nouvelle. C’est précisément la tâche que se fixe Robespierre qui trouvera des appuis auprès de Couthon et Saint-Just, même si - nous y reviendrons - les deux hommes ne partagent pas la même conception de la révolution.

Ces « nouveaux outils politiques » sont les comités (parmi lesquels le comité de salut public, le comité de sûreté générale etc...) qui sont « sans précédent » dans l’histoire des institutions politiques.

  • 10 août 1792 : le grand renversement
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Jacques Bertaux (1745-1818) - La prise des Tuileries

Les « polybiens » avaient tenté de sauver la monarchie constitutionnelle en maintenant le roi au pouvoir malgré le discrédit qui pesait sur sa personne après l’affaire de Varennes. En vain. Un nouvel événement se produit que Jean-Claude Milner désigne comme « le grand renversement » :

c’est la journée du 10 août 1792 lorsque le peuple de Paris s’empare des Tuileries où siégeait l’exécutif et décrète la commune insurrectionnelle. Certains historiens n’hésitent pas à qualifier l’événement de « deuxième révolution ». Pour Jean-Claude Milner, le 10 août 1792 est « le jour où tout espoir d’instaurer un régime mixte est ruiné ». La monarchie est désormais mise à mal, alors qu’elle était unanimement reconnue par les hommes de 1789 comme la forme de gouvernement la plus « naturelle » (toujours selon Polybe). Jusque là, explique Jean-Claude Milner, le roi pouvait être mauvais (tyrannique), sans que le régime lui-même soit mis en cause. « Désormais, le roi et le régime politique qu’il incarne sont tous deux rejetés ».

Le changement est fondamental : désormais, puisqu’il n’est plus possible d’envisager l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, « le régime doit être aboli et le roi supprimé ». Telle est la logique qui se met en place avec la prise des Tuileries. Elle avait été enclenchée par la fuite du roi à Varennes.

Ce « changement », on le voit s’exprimer sous la plume de l’abbé Grégoire : « Les rois, écrit l’évêque constitutionnel, sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique ». Notons que l’abbé Grégoire parle de « rois » et non de « tyrans ». C’est le roi lui-même qui, désormais, « par sa seule existence, porte un coup mortel à l’ordre politique », insiste Jean-Claude Milner. Saint-Just dira : « On ne peut régner innocemment »…

Tous les rois sont désormais des tyrans.

  • La grande innovation

Tel est le sens du premier des deux discours sur ls procès et la mort du roi prononcés par Saint-Just à la tribune de l’Assemblée. Le roi, dit Saint-Just, doit être jugé non parce qu’il a trahi en tentant de fuir, mais parce qu’il est le roi et qu’en tant que roi, il « usurpe » un pouvoir qui appartient au peuple. Le roi est désigné comme un usurpateur. Tel il sera désormais considéré.

Robespierre franchit lui aussi un pas en estimant à son tour que les rois sont « hors humanité et partant, hors du politique ». C’est pourquoi Robespierre, bien qu’opposé à la peine de mort, justifiera cette sentence appliquée au roi car à ses yeux, ce dernier n’est plus protégé par la loi dont il s’est de lui-même exclus par sa trahison.

La royauté est « criminelle » parce qu’elle repose sur « le vol du pouvoir au peuple ». Après 1792, « il n’y a de révolutions que démocratiques ». La révolution s’est trouvé un nouveau cap : abolir la monarchie pour établir le peuple dans sa souveraineté.

« Le passage du pouvoir d’un seul au pouvoir de tous » est, selon Jean-Claude Milner, « la grande innovation » de la révolution française qui fera d’elle un « modèle » pour les révolutions à venir.

(à suivre)

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.

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