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Le système de Polybe

mardi 27 décembre 2016, par Serge Bonnery

[Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 3]

  • Le sens du mot

Dans son intervention à la Villa Gillet de Lyon le 23 novembre 2016, Jean-Claude Milner formule ainsi la question : de quoi parle-t-on, en 1789, lorsqu’on prononce le mot « révolution » ?

Première observation : le nom n’apparaît dans aucune des deux langues politiques européennes que sont le grec et le latin. Il est donc « moderne ». Au XVIIIe siècle, la révolution désigne toutes sortes de mutations dans des domaines divers - principalement scientifique - parmi lesquels apparaît, timidement encore, le politique. C’est après la révolution de 1789 que le sens politique du mot l’emporte sur tous les autres. « Après 1789, la révolution est essentiellement politique, le sens politique devient le sens premier ».

Jean-Claude Milner met en garde contre le risque d’anachronisme sur cette question du sens du mot. On ne peut pas entendre dans le mot révolution lorsqu’il est prononcé par le duc de La Rochefoucauld le 14 juillet 1789 ce qu’il ne signifie pas encore. En 1789, la révolution désigne un changement de régime sans préjuger de la nature du régime à venir.

  • La révolution selon Polybe

En 1789, il n’existe qu’une seule théorie générale des révolutions politiques connue d’une très large majorité de gens instruits. C’est le système de l’historien grec Polybe tel qu’énoncé dans le livre VI de son ouvrage Histoire [1].

Le système polybien consiste en une suite de régimes qui se succèdent selon un mouvement cyclique dont l’axe central est la notion d’ordre.

A l’état de nature (soit avant la constitution des premières sociétés humaines), les hommes vivent dans le désordre. Pour établir l’ordre, ils confient au meilleur d’entre eux l’exercice du pouvoir au nom et pour le bien de tous : c’est la monarchie. Polybe pose aussi, dans son système, le principe de la corruption de toute forme d’organisation sociale. Lorsque le monarque cesse de gouverner pour le bien commun et n’agit plus que pour son propre bien, la monarchie se corrompt en tyrannie, laquelle génère du désordre. Le rétablissement de l’ordre passe alors par l’instauration du gouvernement de quelques-uns (parmi les meilleurs) pour (à nouveau) le bien de tous : c’est l’aristocratie, laquelle finira par se pervertir en oligarchie (le gouvernement de quelques-uns à leur seul profit). Le désordre que crée un tel régime entraîne sa chute et l’avènement du gouvernement de tous (le peuple) pour le bien de tous : c’est la démocratie dont la forme pervertie est l’ochlocratie (le gouvernement de la foule). Le désordre qui s’ensuit pousse les hommes à confier le pouvoir au meilleur d’entre eux (monarchie) avec la mission de rétablir l’ordre et ainsi de suite…

Pour éviter ces désordres successifs, Polybe préconise - après Platon et Aristote - les régimes mixtes basés sur l’équilibre des pouvoirs. « Il conclut à la supériorité des régimes mixtes » sur toutes les autres formes de gouvernement, souligne Jean-Claude Milner, lesquels régimes mixtes ont inspiré de nombreuses constitutions jusqu’à nos jours.

Chez Polybe, donc, la révolution a un sens cyclique : elle termine un cycle pour en commencer un autre. « Elle clôt en même temps qu’elle ouvre ». Le modèle polybien se réalise dans le Consulat, un régime mixte qui apporte une stabilité et qui, selon Jean-Claude Milner, clôt la révolution dont on peut désormais établir les deux « bornes » : 14 juillet 1789 (commencement) - 15 décembre 1799 (fin).

« Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie » [2].

(à suivre)

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.


[1Polybe, Histoire, éditions Quarto Gallimard.

[2Cette phrase clôt le texte qui proclame les consuls, le 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799) à la suite du coup d’Etat du 18 brumaire (9 novembre 1799).

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