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"La Révolution comme un texte"

mercredi 21 décembre 2016, par Serge Bonnery

Invité le 23 novembre à la Villa Gillet de Lyon dans le cadre du festival d’idées La Chose Publique, le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner (auteur de Relire la Révolution aux éditions Verdier), répond aux questions du philosophe Gilles Hanus, directeur des Cahiers d’études lévinassiennes.

Relire, fait observer Gilles Hanus dans son introduction, implique que la Révolution est un texte. De surcroît déjà écrit puisqu’il s’agit de le relire (et non de le réécrire). Il faut entendre ici relire au sens propre, indique Jean-Claude Milner qui voit la Révolution française (puisque c’est d’elle qu’il s’agit) « une suite de déclarations ou d’écrits » accompagnant chacun des événements qui la composent. Jean-Claude Milner parle de « la présence inlassable du texte écrit » dans le processus révolutionnaire, comme si la narration de la révolution était essentielle à la révolution elle-même.

La méthode de Jean-Claude Milner consiste donc à « appréhender la révolution comme un texte, avec ses ponctuations, ses paragraphes etc… »

La croyance révolutionnaire est au cœur du questionnement du philosophe qui, pour ce qui le concerne, dit ne plus croire en la révolution. Il confie au public qu’il y a dans son livre quelque chose de l’ordre de la recherche du temps perdu. « Longtemps j’ai cru en la révolution... » (allusion de Jean-Claude Milner à ses années de militantisme dans l’organisation maoïste la Gauche prolétarienne. Pour Jean-Claude Milner, la croyance révolutionnaire a aujourd’hui disparu.

Mais alors, croire en quoi ? lui demande un auditeur. Jean-Claude Milner répond que, de son point de vue, la croyance (d’aucune sorte) n’est plus une nécessité. Pire à ses yeux : « Tout ce qui se présente comme croyance - y compris la croyance révolutionnaire - est un danger pour la liberté de penser et pour les droits ». Jean-Claude Milner encore : « Là où commence la croyance, les droits s’arrêtent ». « La révolution, c’est l’idée que la croyance n’est pas nécessaire et que, donc, il n’y a pas de croyance révolutionnaire ».

1789 opère un changement radical dans le sens du mot révolution. Désormais, il désigne « le passage du pouvoir d’un seul (ou de quelques-uns) au pouvoir de tous (le peuple) ». Jean-Claude Milner fait observer que l’on parle de révolution dès le commencement des événements alors que personne, à cette heure, ne sait ce qui va se produire.

Robespierre, comme la plupart de ses contemporains instruits dans le domaine de la science politique, a lu Polybe [1] et connaît donc sa théorie de la « cyclicité » des gouvernements.

Qu’est-ce que le cycle polybien ? En résumé : le gouvernement d’un seul (monarchie, période d’ordre) se corrompt en tyrannie (période de désordre). L’aristocratie (gouvernement de quelques-uns dans l’intérêt de tous) permet de rétablir l’ordre mais elle se pervertit à son tour en oligarchie (gouvernement de quelques-uns à leur seul profit). La démocratie (gouvernement du peuple pour le peuple) rétablit ordre et justice avant de sombrer à son tour dans l’ochloratie (gouvernement de la foule) laquelle est facteur d’un tel désordre qu’à nouveau, il sera fait appel au gouvernement d’un seul pour retrouver une période de stabilité. Et ainsi de suite…

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Maximilien Robespierre

Pour Robespierre, insiste Jean-Claude Milner, « la cyclicité des régimes est une donnée scientifique ». Il pense que « si la révolution se corrompt, le régime se transformera en dictature ». C’est la raison pour laquelle il s’oppose aux Girondins qui veulent déclarer la guerre aux ennemis de la révolution postés aux frontières du pays. Robespierre prédit que la guerre entraînera la prise de pouvoir d’un général victorieux et qu’il en sera dès lors terminé de la révolution dont l’aboutissement, pour lui, ne peut être que l’instauration de la démocratie. Mais, moins qu’une prophétie, c’est là le fruit du raisonnement polybien de Robespierre. Il ne fait qu’appliquer à la lettre, dans son analyse, la théorie de l’historien grec.

Le point de vue de Jean-Claude Milner est que Robespierre n’envisage pas la révolution comme permanente. Pour lui, elle ne peut-être qu’un « intervalle entre deux régimes stables ». « Elle doit conduire au gouvernement de tous (démocratie) stable et juste ». Gouvernements et tribunaux révolutionnaires « ne sont pas des formes stables » dans l’esprit de Robespierre. Autrement dit : ils ne sont pas conçus pour durer. (Ce point est particulièrement discuté par les historiens, la position de Jean-Claude Milner suscitant la polémique tel qu’on a pu l’entendre lors de son intervention dans l’émission Répliques de France Culture).

Obsession de Robespierre : terminer la révolution.

C’est essentiellement, note Jean-Claude Milner, ce qui oppose Robespierre à Saint-Just dont les conceptions se rapprochent davantage de la révolution permanente telle qu’on la verra se développer au XXe siècle en Union soviétique et en Chine où le régime révolutionnaire s’installe de manière permanente. « Etre révolutionnaire doit (alors) continuer d’habiter les consciences ».

Conviction de Jean-Claude Milner : l’importance fondamentale de Robespierre dans la révolution française.

Dans la conversation avec Gilles Hanus, Jean-Claude Milner aborde longuement la déclaration des droits de l’homme ET du citoyen qui est, selon Jean-Claude Milner, non seulement l’invention mais aussi l’apport majeur de la révolution française à la pensée politique moderne. Pour le dire en quelques mots (ce point crucial, qui est au cœur même du livre de Jean-Claude Milner, fera l’objet d’une restitution particulière dans cette rubrique même) : en accordant des droits au citoyen, la révolution française en reconnaît au non-citoyen au regard des droits de l’homme. Nous y reviendrons…


[1Polybe est un historien et théoricien politique grec (-200, -118) auteur de Histoires disponible en français dans l’édition Quarto Gallimard.

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