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"Un saut dans l’Histoire"

vendredi 23 décembre 2016, par Serge Bonnery

[Relire la Révolution de Jean-Claude Milner (Verdier) - note de lecture # 2]

Jean-Claude Milner recense trois « révolutions idéales » en ce qu’elles rassemblent tout ou partie des traits morphologiques définis par la croyance révolutionnaire [1] : la révolution française (1789), la révolution soviétique (1917) et la révolution chinoise (1949).

Chacune, explique-t-il, est « une réinterprétation », une relecture des précédentes. Et c’est cette interprétation qui permet de configurer un Idéal de la Révolution.

La spécificité de la révolution française est qu’elle ne se reconnaît dans aucun précédent (d’où son devenir en tant que modèle idéal). Elle constitue « un saut dans l’Histoire » et, en ce sens, légitime son statut de « fondatrice de la modernité politique ».

  • La révolution française en tant que modèle idéal

A la fin du XIXe siècle, le marxisme considère la révolution française comme « la forme la plus accomplie de la croyance révolutionnaire ». Il lui a donné une langue. C’est l’époque où la Révolution (en tant que modèle) passe du côté de la modernité et du progrès. Pour Marx, le processus révolutionnaire est une nécessité pour que « les transformations techniques dues au moderne bénéficient à tous et non à quelques-uns ».

On trouve chez Marx une analyse des données économiques « dans leur capacité à causer des révolutions ». Les phénomènes sociaux sont désormais étudiés en tant qu’« objets de science » dans le but « d’exalter la révolution ».

Pour Marx et Engels, « l’Idéal de la Révolution, c’est le communisme ».

Au XXe siècle, s’établit une chaîne d’interrogations : s’interroger sur « le moderne » conduit à s’interroger sur le marxisme qui invite à s’interroger sur « la croyance révolutionnaire » laquelle implique de questionner la révolution française (la seule, soit dit en passant, reconnue par Marx et Lénine en tant que modèle idéal).

De 1789 à nos jours, constate Jean-Claude Milner, « la révolution sature l’avenir des possibles. Chaque décision est liée à la révolution, soit pour la préparer, soit pour l’empêcher ».

Pour Anna Arendt cependant, « les révolutions idéales ne peuvent être innocentées des crimes commis en leur nom » parce que, pense-t-elle, « le mal opère dès l’origine ».

Sartre, lui, s’attache à « sauver l’Idéal de la Révolution contre l’impérialisme américain » et pour cela, s’en tiendra à la révolution française (il avait dénoncé en 1956 les crimes de Staline).

  • La croyance perdue (la fin de la Révolution ?)

Qu’en est-il aujourd’hui ? « Nous sommes dans l’ignorance de ce que fut la croyance révolutionnaire », constate Jean-Claude Milner. Celle-ci est perdue. « On ne croit plus en la révolution… » au point que Jean-Claude Milner parle de « déclin » de la croyance révolutionnaire qui, selon lui, a « perdu son évidence ». La preuve ? « Tous les discours qui mobilisent aujourd’hui la résistance sociale dans les sociétés industrielles mettent spontanément la révolution de côté ». De fait, « la question de la fin de la révolution » (en tant que processus de transformation sociale) est « aujourd’hui posée ».

Jean-Claude Milner avance deux dates comme balises de ce basculement vers « la fin de la révolution » : la chute du mur de Berlin en 1989 (« le mot révolution se trouve soudain vidé de son sens ») et le 11 septembre 2001 qui nous a montré qu’« un événement peut ébranler le monde sans que, d’aucune manière, la révolution y soit impliquée ». Personne, en effet, au soir du 11 septembre, événement planétaire dans le sens où tout le monde a pu en être spectateur au même moment, n’a pensé que ce qui se déroulait sous nos yeux était une révolution. (Jean-Claude Milner s’explique plus précisément encore sur ce point lors d’un entretien avec le philosophe Gilles Hanus le 23 novembre 2016 à la Villa Gillet de Lyon [2].

  • Le tournant de 1959

Pour Jean-Claude Milner, un événement décisif pour l’avenir de la Révolution idéale se produit dès 1959, lors de la rupture sino-soviétique. C’est le moment où la Chine dénonce Staline comme criminel qui a trahi l’idéal de la Révolution. La révolution soviétique n’est plus une révolution idéale. La Chine se présente dès lors comme « dernier rempart » de la Révolution, c’est elle qui devient « la gardienne du temple ». Mais la conséquence historique de ce tournant est désastreuse : « La révolution chinoise finit par ne plus croire qu’en elle-même et sombre à son tour » avec les purges de la révolution culturelle à partir de 1966.

A ce moment-là, affirme Jean-Claude Milner, « la croyance révolutionnaire ne subit pas une métamorphose mais un anéantissement ». Pour lui, « le Petit Livre Rouge abolit la croyance révolutionnaire ».

Le verdict de Jean-Claude Milner (ancien maoïste, faut-il le rappeler) est implacable à l’égard de ce en quoi il a lui-même cru durant ses années d’engagement politique : « La croyance révolutionnaire a été mise au rebut par ceux dont on croyait qu’ils agissaient en son nom et qu’ils témoignaient, plus que personne, de sa force irrésistible ». C’est la Révolution tuée par les révolutionnaires mêmes.

A partir de ce moment, pour Jean-Claude Milner, « il n’y a plus ni révolutions idéales ni révolutions majeures ». « Le fil est rompu ».

  • Mais alors, pourquoi Relire la Révolution si la Révolution a vécu ?

Il est, selon Jean-Claude Milner, « une évidence » qui suffirait à justifier son travail de relecture : « La révolution française fonde la culture européenne ». Et c’est à ce titre, quand bien même l’idée révolutionnaire ne hanterait plus les consciences politiques, qu’elle doit être interrogée. Car « le XXIe siècle annonce de nouvelles formes de guerre et de paix », et c’est pourquoi « il requiert une relecture de tout ce qui se présente comme donnée historique en général et de la Révolution en particulier ».

Puis il est une autre raison. Quand un fil s’est rompu, apparaît la nécessité d’une reconstruction. « Et pour reconstruire », pense Jean-Claude Milner, « il faut revenir à l’origine de la croyance révolutionnaire » qui est la révolution française.

Ainsi, la relecture peut être comprise comme une entreprise de reconstruction d’un Idéal de la révolution. Jean-Claude Milner opère là, me semble-t-il, un « retour amont » (pour reprendre le titre du recueil de René Char) utile pour se projeter vers un autre futur que celui qui nous est promis. A quoi bon penser le monde si ce n’est pour le changer ?

(à suivre)

Précision : les textes mis en ligne ici à propos du livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution, sont une restitution de lecture. Ils rendent uniquement compte d’une lecture personnelle de l’ouvrage et ne constituent en aucun cas un résumé du texte tel que l’auteur lui-même eût pu le proposer, en choisissant d’insister sur tel point plutôt que tel autre. Mon souci a été, certes, de m’approcher au plus près de la pensée de l’auteur. Mais pour se forger soi-même une opinion sur l’approche, par Jean-Claude Milner, de l’idée de Révolution à partir d’une relecture de la révolution française, il est indispensable de se reporter au livre lui-même, publié aux éditions Verdier. Cette restitution de lecture a pour principale vocation d’inviter à sa lecture.


[2La vidéo de la conférence est dans Le Journal de l’Epervier

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