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"Une comète dans le firmament"

samedi 17 décembre 2016, par Serge Bonnery

Dans les correspondances échangées avec quelques proches pendant ses années d’emprisonnement à Turi, c’est essentiellement avec sa belle-sœur Tania que Gramsci noue un dialogue intellectuel intense. Les deux esprits se confrontent, s’affrontent parfois et l’on regrette de ne disposer que des lettres de Gramsci lui-même, celles de ses correspondants ayant été pour la plupart perdues.

Voici une lettre à première vue étonnante. Elle date du 10 mars 1930 et porte le numéro 54 dans l’édition des Lettres parue aux Editions sociales en 1953.

La première partie, soit un assez long paragraphe, adopte un ton volontiers professoral si ce n’est moralisateur, trahissant l’intention de Gramsci de marquer un ascendant psychologique et intellectuel sur son interlocutrice. Il s’en prend dès les premiers mots aux « velléitaires » qui, selon lui, tuent « la volonté concrète ».

On comprend qu’il reproche à sa belle sœur un certain « velléitarisme ». « C’est mon affection qui me porte à t’admonester comme un enfant, car il y a vraiment de la puérilité dans tes états d’âme », lui écrit-il non sans une forme de virulence contenue.

La « leçon » de Gramsci, dans cette lettre à Tania, tient en une phrase : « Il faut selon moi être toujours pratique et concret, ne pas rêver les yeux ouverts, se fixer des buts modestes et que l’on peut atteindre. Il faut, par conséquent, avoir une claire conscience de ses limites si vraiment on veut les élargir et les approfondir ».

La deuxième partie de la lettre (deux pages) surprend. Il y est question des Fioretti de Saint-François d’Assise [1], un texte que l’on n’attendait pas a priori sur la table de chevet du fondateur du parti communiste italien. Et pourtant…

Gramsci lisait beaucoup. Il a beaucoup étudié. Et à bien y réfléchir, il n’est pas étonnant qu’un tel ouvrage soit un jour ou l’autre passé entre ses mains. Cette lettre en atteste : Gramsci a lu les Fioretti. Il en rapporte ici une lecture critique du point de vue de sa propre pensée. Une lecture marxiste de Saint-François ? Allons voir de plus près…

Le premier enseignement que Gramsci tire des Fioretti - outre qu’il reconnaît aux textes une valeur esthétique « (artistiquement parlant, ils sont très beaux », dit-il) - est d’ordre politique au regard de la place consentie à la pensée de François au sein du christianisme, « plus populaire, note-t-il, dans les pays protestants que dans les pays catholiques ».

Pour Gramsci, les Fioretti démontrent « quel organisme puissant était et est restée l’église catholique » qui « ne persécuta pas officiellement » le futur saint mais « le rendit inoffensif » en dispersant ses disciples et en réduisant « la nouvelle religion » initiée par François à « un simple ordre monastique qu’elle mit à son service ».

Donc, ce livre est l’histoire d’un rapport de force entre d’un côté, « l’initiateur d’un nouveau christianisme » et, de l’autre, les tenants d’une « orthodoxie » dogmatique, garants de l’institution (la religion catholique, apostolique et romaine) qui, en ces temps où les « hérésies » avaient tendance à se multiplier, ne rate jamais une occasion de réaffirmer (par la force s’il le faut) sa suprématie sur toute la chrétienté occidentale.

« Si tu lis les Fioretti pour t’en faire un guide d’existence, écrit Gramsci à sa belle-sœur, c’est que tu n’y comprends rien ». Gramsci ne lit pas les Fioretti de Saint-François comme un ouvrage d’édification religieuse mais bien comme un livre politique. Il y voit le témoignage d’une « praxis franciscaine » ainsi qu’il le démontre à Tania : « Saint-François ne fit pas de spéculations théologiques ; il essaya de réaliser pratiquement les principes de l’Evangile ».

Pour Gramsci, « François fut une comète dans le firmament catholique ». Les ordres jésuite, dominicain et augustin « qui se sont spécialisés dans la politique et dans la culture » ont marginalisé les franciscains. Autrement dit, aux yeux de Gramsci, c’est une bataille politique que François a perdue. L’avait-il seulement menée ? C’est une autre histoire…


[1Les Fioretti sont un recueil de textes de la tradition franciscaine (XIVème siècle) composé d’histoires légendaires sur le saint et ses premiers compagnons. A ce titre, il est considéré comme le plus sûr témoignage de l’esprit franciscain.

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