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La chanson qui a tout changé

mercredi 14 décembre 2016, par Serge Bonnery

Ce que je voudrais montrer d’abord dans ces notes à la volée, comme dérobées au temps qui court avec toujours, sur nos vies, quelques longueurs d’avance lesquelles

Soit nous accablent, courbant notre dos,

Soit nous transforment dans nos profondeurs insondables,

Ce que je voudrais montrer, donc, est que Bob Dylan, quoi qu’on en ait dit, n’est pas insaisissable. Ses paroles, à certaines époques et aujourd’hui encore, ont pu choquer, dérouter, écœurer même,

(Il y eut, dans les années 1965-1966, juste avant l’accident de moto du 29 juillet 1966, lorsque Bob Dylan, à partir de l’album Bringing it all back home, se saisit d’une guitare électrique, des manifestations d’hostilité particulièrement violentes dirigées contre le songwriter et ses musiciens, une partie du public accrochée à la scène folk comme au bastingage d’un bateau en train de sombrer dans la tempête, leur reprochant une électricité vécue par certains comme une authentique trahison)

Mais aussi « soulever » car des chansons comme Bob Dylan’s 115th dream ou It’s alright ma (apparues toutes deux sur l’album Bringing it all back home) avaient cette vocation-là, « soulever »,

Comme une vague vous prend et vous porte au-delà de vous-mêmes.

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Dylan au piano dans le studio d’enregistrement de Columbia

Vous devenez alors votre propre spectateur,

Vous vous regardez relevant la tête, les épaules puis les autres membres, un à un,

Les avant-bras, les coudes, les fémurs, les genoux, les chevilles,

(Je ne suis pas convaincu que cela se fit au corps défendant du compositeur)

Lequel a toujours refusé - certes - l’étiquette de chanteur politique mais ne confie pas moins à un journaliste (la scène est rapportée dans le film No Direction Home de Martin Scorsese) que, s’il ne se considère pas lui-même comme un chanteur engagé,

Toutes ses chansons, par contre, le sont

(Et nous pourrions écrire aussi bien ces graphies-là : le son/leçon).

Mais de quel engagement parle précisément Dylan, à cet instant ?

Il y a eu, pêle-mêle, - dans un passé récent mais qui demeure encore d’une actualité brûlante - la lutte pour les droits civiques, les manifestations - souvent violentes - contre la guerre au Vietnam, le maccarthysme et sa chasse aux communistes - les maccarthystes qualifiaient de communiste toute personne munie d’une guitare -, le racisme d’une société qui n’a cessé de durcir ses positions impérialistes et ses principes discriminatoires à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières,

Il y a eu tous ces combats, dont il fut, chantant When the ships comes in [1] juste après le célèbre discours de Martin Luther King - I have a dream... - sa guitare en bandoulière comme « une machine à tuer les fascistes » ainsi que Woodie Guthrie l’avait écrit sur la sienne,

Bob Dylan lit les journaux, observe le monde dont il a fait, par tous les temps, sa principale source d’inspiration, son terrain de jeu, et pour cette raison ne peut passer outre, faire comme si…

Bob Dylan, donc, écrit

Et voici sa parole poétique qui soulève, non un message ainsi qu’il s’en étonne souvent quand on le presse de s’expliquer à ce sujet - ses chansons ne contiennent pas de message, s’obstine-t-il, ce qui à l’évidence est une manière de se protéger, d’éviter l’embrigadement alors que ce qui l’intéresse, lui, est de bouger avec le monde au rythme où le monde bouge pour ne jamais

Refaire/redire/rechanter/réécrire deux fois la même chose

Ce que je voudrais, c’est que ces notes soient lues comme elles ont été écrites, à la volée, après l’écoute d’une chanson ou d’un album ou de quelques bribes piquées ici ou là sur un vinyle pirate grésillant (la voix est forte quand l’enregistrement en studio la dépose dans le creux de nos mains, mais elle est tellement prenante lorsqu’elle paraît s’éloigner dans le crissement des guitares et la rumeur roque d’un public dont on ignore, dans ces années tempête, s’il grogne de plaisir ou de colère)

Et qu’elles soient (ces notes) comme des marqueurs sur le chemin, des balises dans le continuum [2] Dylan-temps (j’emprunte l’expression à Hervé Muller qui la place en exergue de son texte Back Pages paru en 1975 dans un fameux Dylan (éditions Albin Michel/Rock & Folk) où interviennent également Jacques Vassal, François Ducray et Philippe Manœuvre),

Ce précisément - le continuum - que je me propose maintenant de suivre, comme un fil électrique et conducteur, en commençant par le centre pour tendre ensuite vers sa périphérie,

Ou plutôt LES périphéries tant elles sont nombreuses chez Dylan

Tandis que le centre dylanien, lui, n’a pas bougé d’un cil depuis les tout premiers débuts à Hibbing, ville minière du Minnesota,

Le centre devenu en 1965 le cœur même de l’œuvre,

L’axe autour duquel tout a tourné et tout continuera de tourner (e puore si muove),

Un centre en mouvement, portant un seul nom qui, comme un nombre d’or, contient tout

Et se nomme du nom de la chanson

Laquelle, sans même que vous le soupçonniez,

A tout changé

Vous, moi, le monde, le temps :

Like a rolling stone.


[1Quand le bateau viendra, in The times they are a-changin’, 1964.

[2En philosophie, le continuum est un objet (ou phénomène) dont on ne peut considérer une partie que par abstraction. Le mot latin - neutre de continuus - est employé par Leibniz en 1710 pour désigner le continu.

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