Les cahiers de Serge Bonnery

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Entre les mots, nos silences...

mardi 13 décembre 2016, par Serge Bonnery

[Ce texte est l’une des toutes premières esquisses retrouvées du récit Les Roses Noires (thème de la mémoire et du silence)]

C’est un fait, nous avons eu nos blancs entre les mots, nos silences, nos manques et nous devons faire avec des questions sans réponse. Est-ce que tout cela a un sens ?

Bien sûr il y a eu nos enfances. Nous pouvons accumuler les souvenirs même s’ils sont épars. Mais c’est un fait : il y aura toujours des trous. La mémoire est discontinue. Sélective. Certaines traces demeurent (pourquoi elles, précisément ? Celles-là et pas d’autres ?). Nous devons nous contenter de fragments, des éclats arrachés à la roche à coups répétés de burin. Et prendre son parti comme je prends le mien : il est vain de chercher à reconstituer. J’entends cette voix (est-ce la sienne ?) le ressasser à mon oreille. Que fais-tu là ? me dit-elle. C’est une voix d’homme qui fait accueil à sa fragilité. Une voix sans accent. Légèrement aiguë. Une voix qui ressemble à un diamant lorsqu’il coupe le verre. Que fais-tu là ? Et je réponds : rien. Je ne fais rien, cachant aussitôt mon cahier en l’entourant de mon bras gauche, comme nous faisions autrefois, sur les bancs de l’école, quand nous voulions nous défendre contre le voisin acculé dans les cordes de son maigre savoir, en panne sèche de mémoire, obligé de copier quelques bribes, ici et là, pour rendre un devoir où manquera l’essentiel, c’est-à-dire le sens, fruit d’un effort personnel de réflexion à partir du sujet donné, un devoir sans queue ni tête, ressemblant à ces vieux parchemins sortis des couches inférieures de la terre, où ne demeurent que des fragments épars, presque illisibles, incompréhensibles en tout cas et à partir desquels on cherchera à reconstituer un récit en tournant et retournant les manuscrits dans tous les sens (comme les pièces d’un puzzle quand il s’agit de trouver l’ordre exact des parties les plus sombres), évitant soigneusement de céder à la tentation de combler les vides parce que : à quoi bon ?

A quoi bon refuser l’évidence ? Autant admettre tout de suite qu’il n’y a rien entre ces mots. Mis bout à bout, ils n’ont aucun sens. La pensée a fui. L’idée s’est évaporée. Demeurent, par miracle, des éclats. Lumineux. Eblouissants. Propres à vous subjuguer par leur beauté. Et vous vous émerveillez devant tant de fragilité. C’est la vie même, sous vos yeux, se délitant. Et vous pleurez.

Nous avons eu nos blancs, notre temps disloqué, plus réel que le temps par ses silences, figures imposées, devant lesquels l’élève studieux met un genou à terre, sentant se préciser la menace inéluctable du zéro pointé venu sanctionner le ratage, l’impasse, l’élève pris de panique commettant alors l’erreur funeste de vouloir quand même s’avancer, imprudent, au lieu qu’admettre une fois pour toutes l’impossibilité de reconstruire lui eût fourni un embryon de solution. Dans ce cas, il eût fallu jouer sur les blancs, les silences de la mémoire, se contenter des quelques traces demeurées intactes, s’appuyer sur elles et, hors de toute voie tracée, (...)

Mais nous sommes d’incorrigibles fabulateurs. On nous raconte deux trois choses et à partir de là, nous imaginons. Du peu que nous savons, nous faisons tout un roman. Par haine du silence. Ou peut-être parce que dans les yeux du vide, il y a le regard de la mort. Ce qui demeure, précisément. Hors de toute réalité.


Les Roses Noires (récit) est paru en 2006 aux éditions de l’Amourier.

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