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Lagrasse # 2

mardi 26 novembre 2013, par Serge Bonnery


Que faire ? Ou plutôt comment faire ? Devant un magma de notes (la moitié d’un carnet acheté en son temps à la Legatoria Tagliapietra de Venise, boutique d’apparence artisanale (l’estampille de forme ovale imprimée sur la troisième de couverture mentionne lavorazione artigianale) située dans Castello, au 3371/A exactement), comment reconstituer trois journées d’un banquet d’automne consacré à Claude Simon ?
Lagrasse, 9-11 novembre, premiers frimas, premières couleurs ocres d’automne, l’abbaye dont la façade paraît plus dépouillée encore - lumineuse - dans son décor végétal. Claude Simon à Lagrasse. Et, pour en parler, des spécialistes du roman contemporain (Dominique Viart, Johan Faerber), des écrivains (Jean-Paul Goux, Yves Ravey, Eugène Nicole), un ethnologue (Michel Naepels), un historien (Patrick Boucheron). Le tout formant une communauté d’auteurs/lecteurs rassemblée autour de l’oeuvre de Claude Simon.
Reconstituer ? A quoi bon... Refaire ici les interventions, tenter de les réécrire à partir de bribes ? A quoi bon... Quelle justification revêtirait une telle entreprise, mes notes reflétant ce qui, dans les communications, a plus particulièrement retenu mon attention, notes subjectives donc, ou toutes tournées vers mes interrogations propres car de nature à les nourrir.
Reconstituer ? Non. Garder ? Non plus. Simplement donner, offrir en partage. Sans souci d’ordre. De consciencieuse fidélité. Les donner (en partager l’esprit) comme elles sont venues se poser sur les feuilles d’un carnet vénitien. Donc, voici : une lecture, brassée de fragments comme semés au vent, dans les premiers frimas de l’automne. Tomberont où tomberont. Au hasard des tourbillons. Des voltiges. Dans l’oubli. Tomberont. En attendant, voici...

Une brassée de fragments

1 - Comment dire ?
Il n’y a pas d’école Claude Simon (Dominique Viart). Ce premier mot capte toute mon attention. Je pense : solitude de l’écrivain. Apparu sous une fausse identité sur une photo prise devant la vitrine des éditions de Minuit et censée représenter un groupe : le Nouveau Roman. Qui a fait long feu.
Il n’y a pas d’école Claude Simon mais Claude Simon a ouvert des voies (Dominique Viart, toujours), fait bouger des lignes à l’intérieur même du texte littéraire. Claude Simon, une écriture en mouvement. Et une écriture du mouvement. En et du.
Le roman en tant qu’espace non plus du savoir mais du questionnement. Au coeur de la Route des Flandres, une énigme : la mort de Reixach. Suicide ? A cette question, une autre question, immédiate : Comment savoir ? Question qui, tout au long de l’oeuvre de Claude Simon, roman après roman, va devenir récurrente, obsessionnelle. Comment savoir ? Et pour rendre compte de l’énigme (Reixach a-t-il été tué ou s’est-il suicidé ? ou plutôt, la manière dont Reixach est allé au devant de la mort serait-elle un suicide ?), la structure narrative devient elle-même énigmatique. Ce qui se dit, là, me conforte dans l’idée que, pour Claude Simon, fond et forme sont intimement liés, se confondent. Pour le dire autrement : font et forme font corps. Ce corps c’est le texte, corps conducteur. Face à l’énigme dont il doit rendre compte (la mort de Reixach), Claude Simon met en question les modalités usuelles de la narration. Non plus comment savoir mais comment dire ? Comment exprimer ce qui est énigmatique ?

Pour Dominique Viart, Le Vent (1957) occupe une place charnière dans l’oeuvre de Claude Simon. Le Vent (que Claude Simon considérait comme son premier véritable roman après ses premières tentatives, Le Tricheur, La Corde Raide) est en quelque sorte un art poétique du roman. Il lance une polémique esthétique et épistémologique qui se poursuivra dans les romans à venir et deviendra, d’une certaine manière, la marque de fabrique du roman simonien. Avec Claude Simon, le roman du XXe siècle cesse d’être le lieu d’un savoir qui s’expose pour devenir celui d’une question. Dans l’espace du roman : non plus savoir mais comment savoir. D’où la phrase hypothétique (cette phrase qui, sans cesse tournée et retournée, ne cesse de s’interroger sur elle-même) si caractéristique du style de Claude Simon, une phrase qui ne construit pas un savoir mais un questionnement, une phrase d’où toute forme conceptuelle a disparu au profit de la perception, dans une relation phénoménologique au monde. Pas de visée conceptuelle, donc, mais des choses qui s’imposent au regard. Et me vient que dans savoir il y a voir et que c’est forcément ce voir là qui requiert toute l’attention de Claude Simon, comment savoir ou, par effet de retournement, comment voir ça.
Texte hésitant, donc, constate Dominique Viart. Texte qui avance, recule, tourne, retourne, va, vient. Ne choisit pas entre plusieurs locutions celle qui pourrait être la meilleure mais laisse faire, parce que laisse venir le « voir ça ». Hésitations du texte : comment dire, se demande Dominique Viart, comment dire ce que l’écriture sait qu’elle ne saura jamais ? 
D’où que ressasser, au sens de repasser par le sas, tamiser pour affiner le grain des choses, épuiser la matière au risque qu’elle vous glisse entre les doigts, devient une nécessité. L’oeuvre de Claude Simon avance, se reprend, se redit, se corrige. C’est une oeuvre toujours en train de se faire, qui n’en finit jamais avec sa propre construction. Une oeuvre qui interroge l’Histoire mais qui ne répugne pas à l’épaisseur du temps, la terrifiante fuite des jours (l’agonie de la tante Mie (dans la vraie vie), Marie (dans le roman) qui est le sujet de L’Herbe), une oeuvre à l’épreuve de l’in/savoir, de ce qui ne pourra, ne sera jamais su.
Et pour finir : l’oeuvre d’un survivant, réchappé (d’extrême justesse) à l’attaque allemande qui provoque la débandade de son régiment. Claude Simon est un survivant qui a décidé de parler pour tenter de répondre à la question qui l’obsède : comment continuer à vivre quand on a pensé qu’on allait mourir ? Et comment - oui comment ? - transmettre l’Histoire à qui ne l’a pas vécue ? 
Claude Simon fait oeuvre à partir d’un vécu qui contient en lui l’impossibilité de sa propre transmission. Entre le désir de tout retenir et la mélancolie de tout perdre, il faut écrire pour se ressaisir. Se comprendre. Les mots devenus carrefours de sens y aideront. Qui sait ?

 2 - La littérature, un sentiment
Qu’est-ce qui, chez Claude Simon, est contemporain ? Comment, de manière souterraine, influence-t-il des écrivains d’aujourd’hui ? Comment son oeuvre s’installe-t-elle dans notre présent ? Comment Claude Simon rend-il l’écriture disponible ? Comment libère-t-il le roman des stratégies formalistes ? Comment redonne-t-il espoir dans le geste d’écriture ? Qu’est-ce qui, dans son écriture, fait office de corps conducteur ? 
Johan Faerber cherche des traces de Claude Simon dans le roman contemporain. Ce qui, de Claude Simon, nous concerne. Est à nous. Ce que nous nous approprions de son oeuvre.
Comment savoir ? est une question d’écriture. Comment rendre compte du monde ? Ou comment l’écriture va prendre forme pour rendre compte de ce qui (le monde) a été confisqué, selon le verdict heideggerien de 1945 ? Si l’on prend au sérieux le constat d’Heidegger, comment alors réagir à la confiscation du monde ? Claude Simon répond en construisant une phrase à partir de ce qui reste du monde, ses bribes, ses fragments, son magma, son chaos.
Mort de Reixach dans La Route des Flandres : assassinat ? exécution ? suicide ? On ne sait pas. Mort de la culture : la bibliothèque de Leipzig incendiée après un bombardement (in La Route des Flandres). Elle n’a servi à rien, les livres qu’elle contient n’ont servi à rien puisqu’ils n’ont pu empêcher les bombes qui l’ont détruite. 

Johan Faerber souligne. Scène fondamentale de La Route des Flandres (fondamentalement pour la suite, pour l’oeuvre à venir) : l’incendie de la bibliothèque de Leipzig ou le meurtre de la littérature. Le constat de Claude Simon est sans concession : la littérature d’avant 1945 n’a pas vu ce qui allait advenir. Injonction immédiate : l’oeuvre à venir devra donner à voir ce que la littérature (d’avant) n’a pas su voir. La littérature devra rattraper son retard sur le monde. 
De fait, Claude Simon est un écrivain de l’expérience vécue. Il montre ce qu’il a vu. Restitue une expérience. Ce qu’il a vu ? La guerre. L’incendie de la bibliothèque de Leipzig. Fracture. Sa difficulté à dire ? La scission qui s’opère entre faire une expérience, la vivre et la raconter. De cette séparation (entre le vécu et le dire,) de cette tension naît le récit. 
C’est pourquoi l’écriture de Claude Simon demeure au plus près de la matière. Et si cette matière se défait, se délite, se présente sous une forme éclatée, fragmentaire, il importe de ne pas la perdre, de ne pas s’en détacher. L’oeuvre cherche le sensible dans le chaos du monde. A tâtons. Dans la phrase, le mot corrige le mot qui le précède.
Ecrivain de l’expérience vécue (la guerre), Claude Simon est aussi un écrivain de l’archive. Archive en tant que vécu rapporté, telle qu’elle se présente dans Les Géorgiques (sous la forme des registres et correspondances de LSM). L’archive, ici, en dira toujours plus que l’écriture. Elle épouse les formes du réel. Elle irrigue le texte de sa réalité. Elle constitue une sorte d’idéal d’écriture que l’écriture seule ne saurait atteindre.
Ecrivain de l’expérience vécue, écrivain de l’archive, Claude Simon est enfin un écrivain des images. Pour Claude Simon, écrire revient à donner une joie sensible à travers un art de l’image ; l’écriture, discours visuel, consiste en une restitution du vu. Ecrire pour donner à voir. Pour rendre les choses sensibles par l’intermédiaire du langage. 
La sensibilité (comme on dit d’une pellicule photographique qu’elle est sensible) à la lumière du monde, la capacité à s’imprégner de cette lumière, caractérise l’écriture de Claude Simon. Sensibilité, sens : la littérature, avec Claude Simon, serait l’exercice moral du sens. Et la littérature, un sentiment. 

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