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Le réel est-il inconnaissable ?

samedi 3 décembre 2016, par Serge Bonnery

Dans la première partie du cours [1], Ferdinand Alquié aborde les problèmes métaphysiques.

1) La réalité du monde

A) le réalisme désigne les « doctrines qui reconnaissent aux choses une existence indépendante de toute pensée ».

a) le réalisme qualitatif pose « l’existence hors de nous de qualités que nous percevons » (Aristote). Mais il y a une difficulté : « les qualités sensibles sont des états psychiques, elles ne peuvent pas constituer un réel indépendant de l’esprit » qui les perçoit.

On peut déduire de cette interdépendance de la sensation et de l’esprit qui la reçoit que le sensations sont relatives au sujet qui les éprouve. Je peux avoir d’un même objet une perception différente de la vôtre. Autrement dit, les qualités sensibles d’un objet n’existent qu’à travers la perception que nous en avons.

b) le réalisme cartésien : pour Descartes « les qualités sensibles ne sont que des états de l’âme ». De ce fait, « le réel n’est pas ce qui est donné aux sens mais ce que l’esprit conçoit clairement et distinctement ».

c) le réalisme kantien diffère du réalisme cartésien en ce sens que Kant pose « l’existence d’une chose en soi, distincte de ce qui apparaît, de ce qui est donné à la conscience ».

Noumène/Phénomène : la chose en soi (ou noumène) demeure « en dehors de toute expérience possible, au contraire des phénomènes qui sont soumis à l’espace et au temps (lesquels sont « des formes a priori de la sensibilité).

Le réalisme kantien affirme « la réalité d’un inconnaissable ». La chose en soi étant située en dehors de toute expérience et indépendante de l’esprit, il n’y a pas d’autre issue que de la reconnaître comme inconnaissable.

B) L’idéalisme

Prenant acte de l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de concevoir une réalité indépendante d’un esprit (dont nous venons de voir avec Kant qu’elle est de l’ordre de l’inconnaissable), les idéalistes « ramènent toute existence à l’esprit ».

« Etre, dit Berkeley, c’est percevoir et être perçu ».

a) idéalisme moniste et idéalisme pluraliste : selon les idéalistes, nous ne pouvons concevoir une réalité indépendante de notre conscience. Alquié observe que cette théorie pourrait conduire au solipsisme, doctrine selon laquelle « la réalité se ramène au moi et à ses états de conscience ».

Le monisme de Fichte (« qui fait tout reposer sur le développement d’un moi absolu ») « ramène le monde entier à un esprit unique ».

D’autres philosophes - pluralistes, tels Berkeley - voient plutôt dans l’univers « une collection d’esprits ».

b) les formes diverses de l’idéalisme

Quelques repères :

« L’esprit est avant toute conscience »

« L’esprit considéré dans sa substance même, en tant qu’il est une âme » : Leibniz estime que « la réalité est composée d’entités spirituelles (les monades). Schopenhauer pense, lui, que la réalité est « une volonté ».

« l’esprit en tant qu’ensemble d’idées et de relations dotées d’une valeur objective » : on trouve cette théorie chez Platon pour qui « seules les idées sont réelles ». Pour Hegel, « l’absolu est l’idée » et « le mouvement dialectique de l’esprit (thèse - antithèse - synthèse) est celui de l’Etre lui-même ».

Enfin, les néo-criticistes (Renouvier) réduisent le monde à « un ensemble de phénomènes ».

Conclusion (la mort de la métaphysique ?)

Il est difficile, admet Ferdinand Alquié, de « réfuter l’idéalisme » car « pour montrer qu’une réalité est extérieure à l’esprit, il faudrait sortir de l’esprit, ce que nous ne pouvons faire ». De sorte que « si nous voulons affirmer un réel indépendant de l’esprit, il nous faut tenir ce réel pour inconnaissable ».

Autrement dit, « l’affirmation de l’existence d’un réel en soi » implique « la négation de la possibilité de le connaître ». Ce réel inconnaissable condamne toute métaphysique.

En outre, « si le monde était esprit, il en porterait la marque ». Or le réel se présente à nous sous la forme de « caractères opposés » à ceux de l’esprit. Ces caractères sont le spatial (or l’espace est irrationnel) et le temporel (or l’esprit ne peut concevoir l’irréversibilité du temps).

« Les choses, conclut Ferdinand Alquié, nous apparaissent comme des ensembles de qualités sensibles composées de données irrationnelles (espace et temps) et irréductibles à l’esprit ».

(à suivre...)

[1Plans de philosophie générale, éditions Chantiers, 1938.

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