Les cahiers de Serge Bonnery

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Henri Ey : "La violence est un choix..."

mardi 29 novembre 2016, par Serge Bonnery

[Note liminaire]

Les attentats terroristes perpétrés en région parisienne en 2015 et l’attentat commis le 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice posent aux psychiatres une question : « Les psychopathes dangereux sont-ils instrumentalisés par Daech qui donne un contenu, un sens, une justification à leur passage à l’acte ? ». Cette problématique et bien d’autres questions - les terroristes sont-ils des psychopathes ? l’homme est-il responsable de la violence qu’il exerce ? etc… - alimentent le contenu du dernier numéro des Cahiers Henri Ey intitulé « Barbarie » [1] et dont nous donnerons ici plusieurs notes de lecture.

La violence (par Henri Ey) [2]

« La violence éclate chez tous les hommes comme l’étincelle même du génie de notre espèce ». Ce postulat d’Henry Ey pose questions : comment la violence apparaît dans la structure ontologique de l’humain ? Comment peut-elle être « violence du bien » ou violence du mal » ?

La violence, pense Henri Ey, est « au cœur de l’être humain ». « L’homme est un être de violence ». Mais attention, la violence, ajoute le philosophe, « apparaît dans l’être humain à condition de pouvoir ne pas y apparaître ». Etant « intérieure » à l’homme, elle est « toujours le combat de l’homme avec lui-même ».

Pour Henri Ey, donc, l’homme EST violemment. Il n’existe qu’à la condition de poser le problème de la violence dans ses relations avec les autres par où passe sa relation à lui-même. La violence intérieure à l’homme est mue par deux forces complémentaires : une force centrifugée (dirigée, pour/contre, en direction d’autrui) et une force centripète (dirigée vers/contre soi). L’homme peut retourner sa violence contre lui-même.

Violence et liberté

La violence, affirme Henri Ey, est « l’objet constant d’un choix » qui lui confère sa forme morale. Il distingue la violence morale (violence d’un bien conforme à la Loi) de la violence immorale (violence d’un mal qui transgresse la Loi).

Si la violence s’inscrit dans le mouvement même de la liberté humaine, ainsi que le dit Henri Ey, disparaît-elle pour autant dès lors que l’homme est privé de liberté ? « La liberté humaine n’est jamais que sous condition »,rappelle Henri Ey citant le philosophe Jean Lacroix, « celle - marxiste - du déterminisme économique et social et celle - nietzschéenne - de l’intervention psychologique et individuelle ».

Les violences de masse

Les violences qui s’expriment sous la forme de guerres, de dictatures, d’exterminations racistes, de génocides etc… « ne monopolisent pas la violence de l’humanité » ni ne la réduisent à n’être que l’expression du Mal. « Des révolutions ou croisades peuvent engager elles aussi la violence fanatique au service d’un idéal de charité et de justice », observe Henri Ey.

La violence peut s’exercer au nom du Bien comme au nom du Mal. C’est en ce sens qu’elle s’inscrit dans la liberté de l’homme et de l’Histoire. Soit « une dialectique du progrès » qui met en jeu des démarches conflictuelles entre Bien et Mal.

La violence dans le champ de la psychiatrie

Les maladies mentales - définies comme « un état de dépendance » de l’être psychique à l’égard de l’inconscient - sont, pour Henri Ey, « une altération pathologique de la liberté ».

L’individu est prisonnier de lui-même. Cette « incarcération » constitue « une régression » de l’être psychique. Elle peut « atteindre des niveaux où la violence de la condition humaine cesse d’être libre pour être enchaînée » au risque, désormais, de « se déchaîner » sous une forme impulsive. Le réflexe de violence serait une tentative de libération de l’état de dépendance dans lequel se retrouve l’individu esclave de son inconscient.

« L’aliéné est dangereux parce que violent ». Il serait en effet en proie à une violence - inconsciente et aveugle - en tant que « transgression aux lois de la Raison et de la Conscience ». L’expérience montre cependant que la violence des maladies mentales s’exerce plus souvent « contre le sujet lui-même » que contre autrui (suicide, automutilation, masochisme… le malade se tourmente au point de transformer son existence en martyre).

« La violence est acharnement dans la destruction d’un objet ». Elle est « une force de destruction qui prend pour objet ou autrui ou soi-même ».

Les problèmes sociaux de la violence

Pour Freud, « il n’y a pas d’instinct d’agression chez l’homme » car, selon lui, « la pulsion agressive est toujours couplée avec la pulsion libidinale ».

Plus tard, le même Freud parlera « d’instinct de mort » (destrudo) qu’il définit comme une autre force que la libido gisant au fond du système instinctuel de l’humanité. L’instinct de mort continue à alimenter débats et controverses. « Il suffit de bien comprendre, résume Henri Ey, que (…) l’Inconscient, lieu des pulsions libidinales, comprend aussi des pulsions de mort ou d’agressivité qui peuvent être dirigées contre autrui et contre soi ».

Henri Ey consacre la dernière partie de sa communication au problème des relations que le « noyau d’agressivité inconsciente », gisant dans les profondeurs de l’inconscient de l’humanité (ainsi que l’a montré la psychanalyse), entretient avec l’existence humaine. « Cela revient à se demander si chaque homme et l’humanité en général sont dépendants de cet appareil inconscient de destruction » et par là-même responsables de la violence qu’ils sont capables de générer.

La violence, répond Henri Ey, est « un choix qui engage le sujet non seulement dans ses parties inconscientes mais dans la totalité de sa conscience et de sa liberté ». C’est là une affirmation capitale, suivie bientôt de cette autre : « L’homme, dans la plénitude de son existence, ne se réduit pas à ses déterminations inconscientes ».

Sur le plan des civilisations, observe encore Henri Ey, « l’Histoire ne se fait qu’au travers d’une Culture, comme si chacun de ses événements ne jaillissait pas seulement de la profondeur commune de l’espèce mais ne se créait que dans la contingence de la liberté d’une action et d’une idéologie communes ». « Peut-être, avance Henri Ey, existe-t-il plus de liberté dans les péripéties historiques d’une civilisation que dans les événements d’une existence individuelle, comme si la conscience collective d’une époque, d’une nation ou d’une civilisation disposait de plus de liberté encore - c’est—à-dire de plus d’indétermination - que la conscience individuelle ».

Conscience et liberté

« La vanité de la réduction des grands mouvements du Corps humain (Henri Ey cite pêle-mêle « carnages, croisades, révolutions, guerres… ») aux petits mouvements de l’inconscient de chacun de ses membres apparaît assez dérisoire ».

Mais comment, alors, comprendre et expliquer « le plus horrible » de ces mouvements qu’est la guerre ? La psychanalyse, aux yeux d’Henri Ey, échoue à donner une explication satisfaisante : « Ce n’est pas un des moindres paradoxes des interprétations psychanalytiques de la guerre que de la réduire à des pulsions destructrices alors que, précisément, au tréfonds inconscient de l’humanité, s’équilibre ou si l’on veut, interfère un jeu contradictoire de pulsions qui est l’enjeu même de la liberté ». « De cette liberté, poursuit Henri Ey, qui, circulant dans l’Histoire comme conscience collective et dans l’existence humaine comme conscience individuelle, est capable de toutes les violences mais aussi de se faire violence sans être nécessairement subordonnée à la fatalité de l’Inconscient ».

Conclusion

« Toute interprétation de la violence humaine qui la réduit à n’être qu’un jeu de pulsions instinctives manque son but ». « La violence n’entre dans la constitution humaine et l’histoire de l’Humanité que dans et par le régime de la liberté, de cette liberté qui fait de l’existence de l’homme, ni ange ni bête, un combat contre lui-même ».

Et ceci, encore, qui résonne comme un appel à l’engagement : « Ce n’est pas au niveau de son Inconscient mais au contraire au niveau de la Conscience, de son éthique et de sa liberté, que l’homme peut être amené à s’engager contre les violences malfaisantes qui menacent l’humanité ».


L’intention est de donner ici uniquement la restitution de notes de lecture et non un texte d’analyse construit à partir des propositions de l’auteur.


[1La Barbarie, cahier Henri Ey numéro 37/38, septembre 2016, 24 euros. Contact : Association pour la Fondation Henri Ey - 1bis rue Franklin - 66000 Perpignan. Le numéro est également disponible à la librairie Torcatis de Perpignan).

[2Communication prononcée en introduction à la séance Psychanalyse de la violence lors de la Semaine des intellectuels catholiques sur le thème de la violence, 1967.

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