Les cahiers de Serge Bonnery

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Carcassonne # 2

jeudi 2 janvier 2014, par Serge Bonnery

Images d’une exposition

Un parcours dans l’exposition "Claude Simon Photographies, Ecriture et Image" présentée à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne par le centre Joë Bousquet et son temps jusqu’au 8 mars 2014.

Il s’enfonce au petit trot dans le bois. Sans presque qu’il ait à la guider sa monture se faufile entre les troncs noirs des arbres. De temps en temps il est obligé de se pencher sur l’encolure pour éviter une branche basse. Deux petits nuages de vapeur fusent des naseaux de la jument. Ses sabots s’enfoncent en silence dans la neige. Les seuls bruits que l’on entende sont ceux du souffle de l’animal, parfois coupé par une expiration plus violente comme un éternuement, un tintement d’acier (le mors et le filet mâchonnés, le fourreau du sabre contre l’étrier) ou le craquement assourdi d’une branche morte que la jument écrase au passage. Parfois le déplacement de l’air, ou peut-être les imperceptibles vibrations du sol frappé par les sabots, font se détacher d’une branche un paquet de neige qui glisse lui aussi sans bruit. Il perçoit seulement un choc léger sur son chapeau ou une épaule, comme celui d’une main qui se poserait doucement. A la cadence du trot les paillettes brillantes glissent par saccades, poudrant le rabat d’une sacoche, le drap de sa culotte au genou. Elles ne fondent même pas au contact de l’étoffe et s’éparpillent peu à peu. Toutefois quelques fines traînées restent accumulées le long des coutures, dans les fronces du cuir et les plis du vaste manteau dont il a rejeté un pan par-dessus son épaule. Le ciel est gris, bas, d’une couleur de fer. Quand au sortir du taillis il met la jument au galop, le souffle de celle-ci se fait plus rapide. A chaque foulée l’air chassé par les poumons fait claquer rapidement l’une contre l’autre les lèvres molles.
Claude Simon, extrait de "Progression dans un paysage enneigé", Etudes Littéraires d’avril 1976 (repris dans Les Géorgiques).

Aujourd’hui, en regardant en arrière, tout cela semble si lointain, un peu ridicule même, comme ces cartes de géographie dans les Atlas des anciens programmes, avec leurs pays aux teintes fanées, leurs frontières absurdes. Mais alors nous ne savions pas encore, nous qui avions entre vingt et trente ans dans cette Europe mal raccommodée de l’entre deux guerres, essayant maladroitement de devenir des hommes, ou du moins quelque chose qui dans notre idée correspondît à ce mot, pris entre ces mythes nouveaux, enivrants et, pensions-nous, irréductibles, qui avaient nom Verdun ou Révolution d’Octobre, proposés à nos juvéniles enthousiasmes sans qu’aucun de ceux qui prétendaient nous servir de guides, les aventuriers déclamatoires, les graves mentors aux yeux rusés, à la sagesse mercantile et vaniteuse, ne prît la peine de nous dire (mais les aurions-nous crus, les eussions-nous écoutés, nous qui dévorions avidement leurs livres ou les sempiternelles pacotilles pêle-mêle, le fracas des armes, l’ivresse du néant, les creux raffinements de lettrés, se présentaient avec la séduisante estampille d’un visage de Lama ou d’un Orient agonisant, ratiocineur et opiacé), sans qu’aucun d’eux donc, ne prît la peine de nous dire que ce après quoi nous courions était déjà loin derrière nous et que nous ne devions jamais l’attraper, si tant est naturellement que cela existât, ni plus ni moins que de jeunes chiens s’essoufflant à la poursuite de leur queue.
Claude Simon, extrait de "Babel", Les Lettres nouvelles d’octobre 1955 (non repris en volume)

Plus tard il y eut de calmes ciels nuageux, d’apaisantes pluies qu’il regardait rebondir sur les toits de tuiles, s’égouttant des cheneaux crevés sur les pavés de la cour. Et puis d’autres matins où le ciel lavé faisait penser aux prés, aux bois, aux vertes et lentes rivières, d’autres crépuscules se teintant peu à peu de rose, tombant chaque jour un peu plus tôt, à mesure que le somptueux été tirait son ventre lourd au-dessus des plaines, des collines, des mers parcourues de bateaux, des villes peuplées de femmes et d’hommes qui chaque jour marchaient dans les rues lumineuses, allaient, venaient, sur leurs jambes légères et royales, portant leurs corps verticaux, leurs têtes ‑ les têtes, ces fragiles hochets pleins de tragiques, passionnants et dérisoires débats Claude Simon, extrait de "Cendre", Revue de Paris de mars 1959 (non repris en volume).

Du dehors parvient le bruit du trafic. Sous les ombres légères des jeunes platanes qui bordent la place, le long des cafés, stationnent deux ou trois autobus aux couleurs criardes (vert et rouge, sang de boeuf, bleu-roi), portant en lettres d’enseignes les noms des villages qu’ils desservent, et dans la lumière poussiéreuse se succèdent les camions, les charrettes roses (la teinte que prend la peinture rouge primitive sous la couche poudreuse de poussière ou de boue séchée), les Citroën noires des courtiers, les fantomatiques caravanes de chevaux osseux, conduits par des gitans qui font claquer des fouets aux manches torsadés, passant devant les affiches de cinéma, les visages des actrices d’Hollywood renversés, pâmés, sous les baisers, se reflétant dans les glaces des vitrines où les mannequins aux gestes irréels, aux sourires irréels, vêtus de robes irréelles, se tiennent immobiles.
Claude Simon, extrait de "Mot à mot", Les Lettres nouvelles du 6-8 avril 1959 (non repris en volume)

Les textes de Claude Simon sont en ligne, dans leur intégralité, sur le site de Patrick Rebollar, sous l’onglet Fragments de Claude Simon. Ils témoignent de l’importance accordée par Claude Simon aux revues dans son travail d’écriture. La plupart de ces textes constituent en effet des éléments préparatoires dont la plupart sont ensuite repris dans ses romans, sous une forme identique ou remaniée. L’exposition de la Maison Bousquet de Carcassonne tente de rendre compte, à partir d’une soixantaine de photographies de Claude Simon aimablement prêtées par la Galerie Maeght, du cheminement d’une écriture aux voix multiples, attentive au pouvoir suggestif des images, des mots, de leurs combinaisons, des sons et du rythme. "Voir, disait Maurice Merleau-Ponty à propos de Claude Simon, c’est la permission de ne pas penser la chose puisqu’on la voit". Ne pas la penser en effet mais la dire, en quoi consiste la tâche primordiale du romancier.

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