Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Idées > Spicilège > Alain Badiou : un fascisme contemporain

Alain Badiou : un fascisme contemporain

mardi 22 novembre 2016, par Serge Bonnery

Il faut penser l’impensable ! Partant du principe de « rien de ce que font les hommes n’est impensable », Alain Badiou [1] estime que nous ne devons « rien laisser dans le registre de l’impensable ». « La vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir s’opposer à ce qu’on déclare impensable, c’est de le penser ».

Penser l’impensable pour le comprendre et le combattre : voici la tâche que tout philosophe digne de ce nom devrait accomplir dans le monde.

JPEG - 28.5 ko
Après le 13 novembre 2015

Alain Badiou tente donc, ici, « une élucidation intégrale de ce qui est arrivé » le 13 novembre 2015. Il commence par un triple constat :

1) la démesure du capitalisme mondialisé - Depuis trente ans, nous assistons « au triomphe du capitalisme mondialisé », au retour du « libéralisme en tant qu’idéologie constitutive du capitalisme » et « sa prétention » à être désormais « le seul chemin raisonnable » pour l’humanité. Le marché mondial est le repère absolu.

La France « qui offrait jusqu’ici le plus d’exemples de cet esprit de mesure » n’est pas épargnée. Elle est dans le collimateur de la finance mondiale. Delenda est Carthage… Son modèle social doit être détruit. A quoi assistons-nous aujourd’hui ? A « la victoire des firmes transnationales sur la souveraineté des Etats », laquelle débouche sur « une pratique destructrice et agressive ». La violence capitaliste existe, nous l’avons tous un jour rencontrée.

A cette victoire objective du capitalisme s’ajoute une victoire subjective avec « le déracinement total de l’idée même d’un autre chemin possible ». Ce qui est attaqué désormais, c’est « la force de l’idée que, quelles que soient les difficultés, une autre possibilité existe ». Cette idée porte un nom : c’est le communisme, « tellement malade » déplore Badiou « qu’on a honte de seulement le nommer ».

2) l’affaissement des Etats - La logique du capitalisme mondialisé, explique Badiou, est « de n’avoir pas de rapport direct et intrinsèque à la subsistance d’Etats nationaux parce que son déploiement est extra national ». Les Etats sont devenus ce que Marx appelle « les fondés de pouvoir du capital ».

3) les nouvelles pratiques impérialistes liées à l’extension mondiale du capitalisme - Il s’agit, là, des interventions - le plus souvent militaires - dans le but de préserver les intérêts capitalistes partout où ils sont en jeu (uranium, pétrole…) Alain Badiou pointe ce qu’il nomme la pratique du « zonage » qui consiste en la destruction des Etats (comme c’est le cas en Afrique et au Moyen-Orient) laissant place à des « zones franches » où « le capitalisme peut continuer, même mieux qu’avant, à faire ses affaires ».

Ce processus a des effets désastreux sur les populations dont le plus prégnant est un développement inégalitaire sans précédent. Les chiffres sont connus : 10 % de la population mondiale possède 86 % de la ressource disponible, 40 % de cette même population - la classe moyenne - se partage 14 % de la ressource et 50 % de la population mondiale - le prolétariat - n’a rien. L’équilibre du système se joue donc au niveau de la classe moyenne qui refuse d’être assimilée au prolétariat et qui est obsédée par la peur de perdre. Poreuse au racisme et à la xénophobie, elle voit en l’Autre le danger qui risque de lui faire perdre le peu qu’elle a.

Tout l’enjeu politique, explique Alain Badiou, serait d’obtenir que la classe moyenne se rallie au prolétariat pour inverser le rapport de force et changer le monde. Il faudrait pour cela qu’elle prît conscience que l’oligarchie des 10 % peut à tout moment lui retirer ce qu’elle lui consent et que le risque de sa paupérisation vient plus sûrement de cette oligarchie que du prolétariat lui-même.

Les subjectivité réactives

Alain Badiou poursuit sa "scannérisation" du système en distinguant trois types de subjectivité dans l’espace social.

1) la subjectivité occidentale - Elle se caractérise par l’arrogance de l’oligarchie et de la classe moyenne habitée par - nous l’avons dit - la peur constante de se voir tomber dans les 50 %. La peur : là est le vrai danger qui menace l’équilibre du capitalisme financier mondialisé. C’est pourquoi, pour la contrôler, de plus en plus de gouvernements démocratiques appliquent la stratégie du bouc-émissaire qui consiste à diriger la peur contre le prolétariat des 50 % qui représenterait LA menace. Ce prolétariat, il frappe à nos portes sous les traits du travailleur étranger, de l’immigré, du réfugié…

2) la subjectivité du désir d’Occident - Elle est portée par ceux qui n’ont accès ni au travail ni au marché mondial - ceux qui n’existent pas selon les critères du capitalisme mondialisé - mais assistent pourtant au spectacle de l’aisance et de l’arrogance des possédants. Une telle situation engendre une frustration qui elle-même est génératrice de colère et de révolte. Cette subjectivité se manifeste sous la forme des flux migratoires (les populations chassées de leurs pays par la famine, la pauvreté ou la guerre - et parfois les trois à la fois - et qui rêvent d’hypothétiques eldorados).

3) la subjectivité nihiliste - Elle est l’expression brutale d’un désir de revanche et de destruction de la part de ceux qui, exclus de la richesse mondiale, ne manifestent pas le désir d’y accéder. Là est la source du terrorisme qu’Alain Badiou définit en tant que fascisme contemporain.

Le fascisme contemporain est une « subjectivité réactive qui naît d’un désir d’Occident refoulé » et auquel se substitue « une pulsion destructrice et mortifère ». Tout repose, selon le philosophe, sur ce désir refoulé. La religion n’est en fait qu’un « habillage » parmi d’autres.

Au terme radicalisation, Alain Badiou substitue celui de « fascisation ». C’est en effet un tel processus qui est à l’œuvre. Les jeunes « fascisés » sont les « produits typiques du désir d’Occident frustré », fabriqués par « la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé (…) de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne ».

L’exclusion - produit phare du capitalisme mondialisé - fabrique les terroristes.

« Le mal vient de plus loin ». Inutile de le chercher dans quelque crise conjoncturelle. Il vient, selon Alain Badiou, « de l’échec historique du communisme » qui a ouvert un boulevard au capitalisme afin qu’il s’impose comme le modèle unique d’organisation des sociétés.

Quant à la France, elle « n’est plus aujourd’hui représentable de façon décente comme le lieu privilégié » de la tradition révolutionnaire [2] qui a constitué jusqu’ici aujourd’hui sa singularité dans le monde.

Aujourd’hui, « nous sommes dominés par la réaction identitaire ». Or, prévient Alain Badiou, « une identité qui n’a pas de signification universelle ne se définit que par la persécution de ce qui n’est pas elle ». On mesure quel danger guette si nous perdons l’identité universelle des droits de l’homme et des valeurs héritées de la tradition révolutionnaire.

Pour « une pensée neuve »

Que faire pour éviter ce pire ? « Se rendre disponible pour une pensée neuve », prône Badiou, car « seule une pensée neuve viendra à bout du fascisme contemporain ». Le philosophe propose plusieurs pistes pour construire cette pensée : devenir internationaliste, dépasser les frontières et... « ne plus voter » pour « ne plus accorder d’importance aux proclamations mensongères et vaines de nos gouvernants ».

Mais alors quoi, si le renversement ne passe plus par l’expression des urnes, ce qui reste une option discutable ? « Retirons nous ailleurs », propose Alain Badiou « dans des lieux où séjourne la volonté populaire ». Car « il existe des expériences locales (…) des convictions (…) une série de choses qui doivent être irriguées par une idée neuve ». Cesser de déléguer le pouvoir et donc, faire, pour promouvoir une quatrième figure subjective, « celle qui veut passer outre la domination du capitalisme mondialisé sans jamais s’installer dans le nihilisme ».

Prolétariat, intellectuels, jeunesse : ce « travail » appelle « tout le monde », « travail de la pensée » qui est aussi « un trajet » : « aller voir qui est cet autre (...), qui il est vraiment ». Et construire, ensemble, un avenir commun.


[1Le 23 novembre 2015, soit dix jours après les attentats du 13 novembre, le philosophe Alain Badiou donnait un « séminaire exceptionnel » au théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Le texte de cette communication a été publié aux éditions Fayard sous le titre Notre mal vient de plus loin, penser les tueries du 13 novembre.

[2Cette tradition, explique Alain Badiou, prend sa source dans la Révolution de 1789 et fut tour à tour, entre 1789 et les années 1970, républicaine, socialiste, anarcho-syndicaliste, communiste et gauchiste.

>

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.