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Alex Susanna : deux poèmes de Venise

lundi 21 novembre 2016, par Serge Bonnery

[Alex Susanna est professeur de lettres à l’université. Poète, critique et traducteur, il a dirigé les éditions barcelonaises Columna et a été également directeur artistique de l’institut Ramon Llul de Barcelone. Il a également dirigé la fondation Caixa de Catalunya avant de devenir, entre 2009 et 2011, le directeur culturel des programmes sociaux de la Caixa de Catalunya à La Pedrera.
Durant l’année scolaire 1985-1986, il a animé un séminaire sur la littérature et la poésie catalane à l’université de Venise. Il a ramené de ce séjour un journal - Carnet vénitien - traduit en français par Patrick Gifreu aux éditions Mare Nostrum. L’édition française est suivie de ses poèmes écrits à Venise et rassemblés sous le titre Palais d’Hiver. Les deux textes ici présentés sont extraits de ce recueil.]

Carnaval

Tandis que la nuit se retire étrangère
le tapage s’éloigne par les rues
la ville se vide
redevient elle-même
déserte, fermée, silencieuse
la peur s’empare peu à peu de nous,
la crainte de perdre ainsi la vie,
comme si elle nous échappait des mains,
mais ce qui nous effraye
n’est-ce pas la peur, la crainte
de devenir aussi, à nouveau,
comme la ville, nous-mêmes,
déserts, fermés, silencieux,
définitivement isolés dans notre manque.

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Masques à Venise

Madonna dell’Orto [1]

La pluie nous rapproche des morts.
Notre regard tombe sur la terre obscure,
s’ancre, se fixe, la pénètre.
Jardins et vergers exhalent à nouveau leurs cris,
l’air s’imprègne des senteurs, s’épaissit,
les feuillages s’emplissent d’invisibles mélodies,
de chaudes bouffées s’élèvent d’on ne sait où,
sueur de la terre, odeur de la vie,
les jardins ruissellent d’eau et d’ombre,
ils se gorgent d’obscurité.
Tout nous bouleverse,
voilà la saison décisive,
renaître et mourir à la fois.
La pluie est abondance,
la pluie nous fortifie
et sans peur, nous rapproche des morts.
La pluie leur donne la main :
on ne les voit pas, on les sent.
Le souvenir d’autres vies fume dans les champs.
Le songe de l’eau, la splendeur des frondaisons,
l’humus du chant, grandissent partout.
Voilà notre joie,
savoir que le soleil est en nous
et que tout est déjà chaleur et certitude.

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Maison du Tintoret à Venise

[1L’église de la Madonna dell’Orto est située dans le quartier de Canareggio, entre le Ghetto et le Fondamenta Nuove. C’est l’une des plus élégantes de la ville. On peut y admirer des œuvres du Tintoret dont la maison est située dans le voisinage. C’était, raconte-t-il dans son Carnet, le quartier préféré (très peu touristique) d’Alex Susanna.

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