Les cahiers de Serge Bonnery

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L’odeur de jasmin

vendredi 18 novembre 2016, par Serge Bonnery

[18 novembre 2016]

Terminé ce matin la lecture du Carnet Vénitien d’Alex Susanna. Ceci, à la date du jeudi 18 septembre 1986, où il évoque une visite en Sicile : « Circulation horrible. Palerme est une ville qui maltraite ses monuments (…) S. Giovanni degli Eremiti. Tout s’est effondré alentour. En entrant, je suis surpris par la senteur du jasmin. Comment une chose si délicate peut-elle vivre dans cet environnement ? Je pense à la poésie de Garcés [1]. Lui, aurait tout de suite remarqué ce jasmin, comme il remarqua la fleur du câprier qui poussait, téméraire, entre les pierres d’un vieux temple grec ». Je repense à cet immense artiste catalan qu’est le sculpteur Apel.les Fenosa dont nous avons exposé des œuvres, voici quelques années, à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne. Un jour, se promenant dans le jardin qui jouxte son atelier d’El Vendrell, près de Barcelone, Fenosa annonce (je cite de mémoire) : « Aujourd’hui, je sculpterai l’odeur du jasmin ».

Sculpter le jasmin : en trois mots, un art poétique. Il dit le rapport tactile et sensuel aux choses du monde. La saisie de « quelque-chose-de-l’ordre-de-l’essence » que je me sens bien incapable de nommer. Voir de l’invisible, toucher de l’impalpable : les mots, comme les couleurs, les formes, les notes de musique, ont ce pouvoir là. La main qui les écrit cherche, inlassable, le chemin qui y conduit.

La mobilisation pour la romancière turque Asli Erdogan se poursuit. Le site lairnu.net ouvre une page web qui lui est spécialement dédiée. Un espace intitulé 36 secondes permet d’entendre des extraits de son œuvre. Chacun peut participer sous forme de fichier mp3. L’idée : que soit amplifiée le plus possible la voix d’Asli Erdogan. Qu’elle circule. Libre. Vivante. Tandis que l’écrivaine, toujours emprisonnée, risque maintenant la prison à vie.

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Points verts

Sombre réalité. La Turquie en quelques chiffres : 85 000 fonctionnaires démis de leurs fonctions, 35 000 personnes emprisonnées et autant de criminels et détenus de droit commun libérés pour faire place aux prisonniers politiques, 13 députés du Parti démocrate des peuples (HDP) arrêtés… S’il n’y a pas là urgence à s’inquiéter, alors nous pouvons fermer les yeux et laisser le linceul des ténèbres nous recouvrir.

Le jour où tout a basculé en Turquie [2]. Le 7 juin 2015, le Parti démocratique des peuples (HDP, gauche laïque) obtient 13 % des voix aux élections législatives, soit 80 sièges de députés. Ce résultat sonne le glas de la démocratie. Il y a deux semaines, la dictature a procédé à l’arrestation de 13 députés du HDP dont ses deux coprésidents Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag. Tous les députés du HDP encore en liberté sont désormais potentiellement justiciables, c’est-à-dire qu’ils peuvent être arrêtés et incarcérés à tout moment. Le coup d’Etat avorté du 15 juillet 2016 fournit à Erdogan un prétexte idéal pour organiser et intensifier les purges. Selon les données communiquées fin octobre par Amnesty International, la dictature a fermé 4 262 fondations, hôpitaux, institutions éducatives, associations, médias, syndicats et entreprises. 370 ONG accusées de liens supposés avec le terrorisme ont été suspendues. Les intellectuels sont inlassablement pourchassés. Recep Tayyip Erdogan est on ne peut plus clair : « Les terroristes ne sont pas seulement ceux qui brandissent des armes mais aussi ceux qui ont des stylos à la main »…

Dans les carnets d’André du Bouchet, ceci, cueilli à la volée, sous les ailes du vent : « La poésie tire son obscurité de cet effort de transvaser les qualités des choses dans le langage - refusant de les évoquer directement - comme si elles pouvaient exister en dehors de celui qui parle ». Et, plus loin, ceci encore, à la date du 18 août 1951 : « Vivre : c’est ce terrible ennui de vivre, à la limite du désespoir, qui se dérobe et se résorbe perpétuellement à la tombée du jour. Vivre : j’ai cependant écrit quelques poèmes / il suffit de se lever à l’aube ». La poésie, une expérience de l’aube, ce moment du possible, éphémère et fragile. L’odeur du jasmin.


[1Tomas Garcés (Barcelone 1901-1993), avocat, poète et professeur à l’université de Barcelone. Il enseigna l’espagnol à l’université de Toulouse et fut l’ami intime du poète Josep Sebastia Pons, originaire d’Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales.

[2Source : L’Humanité du mercredi 16 novembre 2016 et Amnesty International.

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