Les cahiers de Serge Bonnery

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"Je me sens disloqué..."

mardi 15 novembre 2016, par Serge Bonnery

[15 novembre 2016]

Lettre à un ami perdu - La nuit est tombée tôt, ce soir, sur les toits alentour. J’ai pensé à vous durant toute cette journée enveloppée de nuages gris et de silence, m’interrogeant sur chacun des gestes que vous accomplissiez lorsque notre présence ne s’avérait plus indispensable. La rumeur de la ville s’est tue. Je n’ai pas pu retenir une larme. Je voyais, au fond du jardin, se dessiner votre visage. Vous accompagnait, comme toujours, le visage mélancolique de cette jeune femme dont nous n’avons jamais connu le nom. Devant cette image mentale gravée dans ma mémoire, je me suis absenté.

Ouvert hier soir le Carnet Vénitien du poète et éditeur catalan Alex Susanna (traduit par Patrick Gifreu et publié aux éditions Mare Nostrum de Perpignan en 1993). Alex Susanna arrive à Venise en octobre 1985 pour un séjour d’un an. Les premiers mots disent la surprise. « Je me sens disloqué, dispersé… » écrit-il, rappelant combien, la première fois, Venise déstabilise le visiteur. J’avais pour ma part éprouvé la même sensation de dislocation. Venise égare et cette perte de repères ajoute au mystère dont elle vous enveloppe, quelque chose d’indéfinissable, d’une autre nature. Nous nous en tiendrons là, les mots me manquent.

Dans la compagnie du quatuor à cordes numéro 7 opus 59/1 de Beethoven, le premier des Rasumovski. Inconditionnel de la version des Berg (1979) qui n’a pas pris une ride. Je la trouve inépuisable et d’une nécessaire clarté. Ce quatuor de 1808 est de facture savante. Beethoven a toujours utilisé le quatuor comme un champ expérimental, le détournant de sa vocation la plus répandue, celle d’une musique de chambre pour salons mondains. Le compositeur y concentre ses recherches, pénétrant dans un univers complexe où sa pensée musicale se fixe, en quête du point de perfection jamais atteint mais dont on sent que les contours, ici, se dessinent, d’où un sentiment d’instabilité et parfois d’inconfort dans lequel Beethoven plonge son auditeur pour lui signifier - ainsi qu’à lui-même - qu’il reste encore du chemin à parcourir.

Je relis Du Bellay. Il fut l’un des premiers de nos modernes - après les Troubadours, ces géniaux inventeurs - à placer la question de la langue au-dessus de toute autre considération. A son époque, la question se posait en ces termes : usage du latin ou du français. On connaît le choix de Du Bellay. Il lui impose l’excellence. Nous courons derrière, depuis.

Allons-nous laisser une dictature s’installer à nos portes sans sourciller ? La Turquie sombre. Dans son édition du lundi 7 novembre, L’Humanité titrait : « Le silence coupable de l’Europe face à la dictature d’Erdogan ». Quelques jours plus tard, le journal communiste donnait la parole à Can Dündar, rédacteur en chef du quotidien d’opposition Cumhuriyet. Exilé en Allemagne, il était de passage à Paris où il a été fait citoyen d’honneur de la ville et en a profité pour lancer un appel à la solidarité internationale avec le peuple turc qui, seul, ne vaincra pas la dictature qui le menace. Arrestation d’avocats, de députés et dirigeants du Parti démocratique des peuples (HDP), les journalistes de Cumhuriyet traqués : Eyyup Doru, porte-parole du HDP en Europe, parle de « régime fasciste ». Face à ce déferlement, sentiment à la fois d’impuissance et de dislocation. En 1936, les démocraties occidentales ont fermé les yeux sur le putsch franquiste en Espagne. La défaite de la République espagnole a précipité l’Europe dans les ténèbres. Nous manifesterons ce soir à 18 heures devant la préfecture de Perpignan pour dire notre soutien aux Turcs. C’est peu. Mais c’est bien le moins.

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