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Le bonheur d’Ulysse

jeudi 10 novembre 2016, par Serge Bonnery

§ Le livre que Michel Deguy fait paraître aux éditions Galilée sous le titre La vie subite se divise en trois parties. La première, intitulée « Poèmes », regroupe des textes qui se présentent - excepté le « Tombeau de Jacques Dupin » - sous la forme de poèmes en vers libres. La deuxième partie - « Biographèmes » - et la dernière - « Théorèmes » - peuvent se lire comme un état des lieux de la poésie en quelques repères essentiels parmi lesquels l’image, l’identité et la mémoire.

§ Michel Deguy toujours mêle les formes, déroute les frontières. Chez lui, le territoire du poème outrepasse le poème même pour se réinventer.

§ Michel Deguy nomme « la poétique » le confins de la poésie et de la philosophie où se déploient dans une exigence conjointe l’écriture et la pensée de l’écriture. La vie subite - livre/atlas - dessine ce lieu en tant que point de rencontre. C’est un livre de l’autre bout du livre, un lointain, récif qu’éprouvent les tempêtes, îlot de résistance au monde/écran qui tend partout à prendre le pouvoir sur la parole.

§ « L’admirable faculté de poésie ne s’attache ni aux mots ni aux perceptibles isolés comme objets (…) mais aux choses, grandes entités/vocables ». Page après page, Michel Deguy dessine les contours d’un avec/après Ponge.

§ Et quelques lignes plus loin : « Le rapport du poème au sens des mots est le suivant : c’est lui qui les fait entendre ».

§ Dedans, dehors, un poème est terminé quand chaque mot y a trouvé sa place en sorte qu’il sera entendu tel qu’il ne l’avait encore jamais été jusqu’ici. Michel Deguy montre le poème tirant la chose du nihil, de sa « mutité éternelle ».

§ Poésie du peu visible, donc, de l’entrevu. « Les images ne sont pas dans le poème, le poème est dans l’image… » en tant que « structure langagière de l’articulation par le comme » (Heureux qui comme…, a est comme b). Comme : ouverture d’un possible imaginaire. Après tout, pourquoi ne pas souscrire au bonheur d’Ulysse, comme à un « tremblement d’être », un étirement du réel ?

§ [Parenthèse] Comment osez-vous ? A l’appel de son nom il se leva, gravit les quelques marches qui le séparaient de l’estrade quand, tournant le dos à l’auditoire, il disparut dans l’embrasure, créant sinon la confusion du moins une certaine surprise, au moment même où il s’apprêtait à effectuer une rotation qui l’eût placé dans la position du locuteur, mais semblant alors hésiter puis se ravisant…

§ « Le temps du poème », affirme Michel Deguy, « est le présent ». « Il est sentencieux ». Poème « où le corps prend langue », où « la langue se fait pensée ». Un poème « passible », susceptible d’éprouver des sensations - la souffrance - avant que de les dire. Au fond, prévaudraient moins les mots pour la dire que l’épreuve même, un cheval au galop sous l’orage, ivre de traverser les estives tandis que la langue croît en cet ailleurs qui se rétracte, se refuse et se « nondit » pour échapper à son extinction pronominale.

§ Nous serions tôt las et absents d’une langue où le corps se languirait.

§ Mais que peut la langue quand « le monde se lève » en elle et l’appelle ? « Emanciper », répond le poète/philosophe aux « carencés » qui « s’assujettissent aux expressions toutes faites, aux éléments de langage, aux indurations de l’âme en crédulité ». Quand elle s’oppose au discours - joue contre - la langue poétique « peut être le contraire du fascisme ». Et le poème « un aparté, le plus souvent bref et quasi inaudible dans la gigantesque rumeur qui peine à s’obstiner dans son croire changer le monde, et même à changer la vie ». Un « tremblement d’être » comme un balbutiement au bord des lèvres, souffle si peu perceptible, glissé de vent dans les alvéoles.

§ [Coda] - Michel Deguy donne avec La vie subite un livre précieux compagnon des jours et des nuits. Le poète y explore nos failles, descend en direction de l’antre à la recherche de mots façonnés dans l’argile des fleuves, cuits aux braises des temps fossiles. C’était, autrefois, une corvée réservée aux manants d’aller aux sources recueillir goutte à goutte une parcimonieuse raison de vivre et donner à boire aux enfants.


A lire dans l’Anthologie de l’Epervier : Prose du suaire, de Michel Deguy (extrait de La vie subite).

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