Les cahiers de Serge Bonnery

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Etonnants musiciens !

dimanche 6 novembre 2016, par Serge Bonnery

Le contre-ténor Philippe Jaroussky et le pianiste Alexandre Tharaud ont des traits communs. Ils portent, sur leur propre répertoire, un regard neuf qui outrepasse, sans les juger, les lectures de leurs illustres aînés. Cette approche de l’art de l’interprétation n’est pas, de leur part, une posture. Ils aiment passionnément ce qu’ils font et s’efforcent d’étonner l’auditeur par leurs choix originaux. Ce sont tous deux des artistes de parti-pris.

Philippe Jaroussky et Alexandre Tharaud font leur rentrée discographique chez Erato. Voyons de quelle manière.

Le contre-ténor propose une confrontation entre deux « monstres sacrés » de la cantate. Jean-Sébastien Bach en a composé près de 300. Georg Philipp Telemann écrase de ses 1700 partitions le Cantor de Leipzig. Mais le nombre ne fait rien à l’affaire. Philippe Jaroussky en apporte la preuve : Bach et Telemann rivalisent de génie dans l’écriture du chant. C’est une évidence à l’écoute des quatre cantates - deux pour chaque compositeur, pas de jaloux ! - ici rassemblées. Elles ont été écrites pour une seule voix : du pain béni, si l’on ose dire, pour Philippe Jaroussky. Sa voix met en lumière la palette subtile de ces pages méditatives empreintes de pieuse sérénité. Juste ce qu’il faut quand il devient urgent de desserrer l’étreinte douloureuse du monde.

Alexandre Tharaud propose, lui aussi, un programme consacré à un « monstre sacré » : Sergei Rachmaninov. Le disque s’articule autour du deuxième concerto, œuvre majeure du répertoire pianistique, redoutée par bien des solistes car d’une écrasante complexité. On a tout entendu de ce concerto : sa puissance, sa force tempétueuse, son lyrisme écorché, l’air des steppes, la nostalgie des espaces infinis, l’odeur de la toundra… Toute la difficulté consiste à se hisser à la hauteur du défi sans être emporté par la déferlante des notes, ce à quoi cèdent hélas la plupart des pianistes.

Pas Alexandre Tharaud qui aborde le texte avec une poignante sensibilité. Il le prend en quelque sorte à revers, attentif à la moindre nuance et préférant toujours à l’exercice de la force la résonance intérieure du phrasé. C’est un choix courageux. Pas de clinquant ici, pas de virtuosité ostentatoire mais l’expression fragile de l’intime qui rend à cette œuvre son humanité déchirante.

La suite du disque est à l’avenant : un torrent de poésie avec les pièces à six mains rarement jouées et la Vocalise que la voix cristalline de Sabine Devieilhe réenchante.

Glenn Gould distinguait deux catégories de pianistes : ceux qui veulent à tout prix montrer au public leur parfaite maîtrise de l’instrument et ceux qui, au contraire, tentent d’établir, par-delà l’instrument, un lien direct - tactile - avec la partition et ceux qui l’écoutent. Ces deux catégories sont toujours à l’œuvre bien des années après que Glenn Gould les eût identifiées.

Nous rangeons Alexandre Tharaud dans cette seconde catégorie, celle des musiciens à la recherche du son non pour sa pureté mais pour sa capacité à s’adresser à tous les hommes. Un son par-delà les frontières, physiques ou mentales. Un son qui amplifie notre désir d’humanité.


Bach, Telemann : Sacred Cantatas, par Philippe Jaroussky et le Freiburger Barockorchester (1 CD Erato).

Tharaud plays Rachmaninov avec Sabine Devieilhe, Alexander Melnikov et Alexander Madzar, le Royal Liverpool Philharmonic sous la direction d’Alexander Vedernikov (1 CD Erato).

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