Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Phares > André Chénier > Une chronologie

Une chronologie

lundi 24 octobre 2016, par Serge Bonnery

[Note] André Chénier est un homme du XVIIIème siècle et son œuvre est du XIXème siècle. On peut penser sa biographie en deux parties bien distinctes : en première partie la vie du poète et, en seconde partie, la vie de son œuvre à laquelle il ne prend aucune part (faire dans cette seconde partie l’histoire des éditions des œuvres de Chénier).

1762

29 octobre : naissance, à Constantinople, d’André Chénier au foyer de Louis Chénier et Elisabeth Lhomaca.

1764

 ???

1765

Printemps : la famille Chénier quitte Constantinople pour rejoindre Paris. Neuf personnes sont du voyage : les deux Amic, sept Chénier, à savoir Louis Chénier, sa femme Elisabeth et leurs cinq enfants.

Fin avril : quarantaine devant Marseille. Puis étape à Marseille chez la sœur d’Elisabeth Lhomaca, Mme Amic.

Septembre : départ d’André et Constantin vers Carcassonne chez Marie Chénier, sœur de Louis, épouse d’André Béraud, marchand-drapier. Constantin quitte les Béraud début mai 1766 (voir ci-dessous). S’il dit juste lorsqu’il écrit "huit mois plus tard, je suis conduit à Paris…", ce témoignage provenant d’une note autobiographique de Constantin montre qu’André et son frère sont arrivés à Carcassonne en septembre 1765.

De Marseille, le reste de la famille regagne la capitale.

1766

Début mai : Constantin Chénier quitte Carcassonne pour Montpellier puis Paris. Le 5 mai, André Béraud paie 24 livres au sieur Moustache pour "le voyage de Constantin à Montpellier". (Source : cahier de comptes d’André Béraud conservé par Jean Azaïs).

1767

Départ de Louis Chénier pour le Maroc où il est nommé consul général de France auprès de l’empereur du Maroc. Ce poste le conduit à Safi puis à Mogador.

1770

Episode du pèlerinage à Notre Dame de Marceille, près de Limoux, qu’André Chénier décrit dans un texte en prose où il dit lui-même : "…il m’est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir que huit ans, ainsi il y a quinze ans…" (Ce texte est donc écrit en 1785).

JPEG - 4.4 ko
André Chénier

1771

12 juin : André Chénier assiste au baptême de Jean-Marie Basile de Maguelonne de Naucadéry dont sa tante, Marie Béraud, est marraine, en l’église Saint-Sernin à la Cité. Sa signature figure sur l’acte du baptême. Ce document est le premier autographe d’André Chénier.

1773

Fin juin : Louis Chénier obtient un congé et ne devra repartir qu’en 1775. Il rentre du Maroc. Le voyage se déroule durant l’été et l’automne. Il part de Salé et regagne Tanger. De Tanger, il prend la direction de Cadix puis remonte vers la France à travers l’Andalousie, l’Aragon. Il passe par Bayonne et Toulouse avant d’arriver à Carcassonne où il retrouve son fils André, chez André et Marie Béraud. Ce séjour sera le dernier de Louis Chénier parmi les siens en Languedoc.

11 novembre : baptême du carillon de l’église Saint-Vincent de Carcassonne. La cérémonie est présidée par le vicaire général Chamayou, délégué par l’évêque Mgr de Bezons. L’une des cloches, celle en La, d’un poids de 1242 livres est dédiée à André Béraud et Dame Marie Chénier sous l’invocation de Saint-André. André Chénier assiste probablement à ce baptême. (cf. le poème sur les fondeurs de cloches qui semble trouver sa source dans un souvenir d’enfance).

Automne : Louis Chénier amène André avec lui à Paris. André s’installe dans le logement de la rue Culture-Sainte-Catherine, dans le quartier du Marais, où vit sa mère Elisabeth.

Cazes fils signe et date de 1773 un portrait d’André, enfant, exécuté à Paris. André est âgé de onze ans. Ce portrait est conservé au Musée des beaux-arts de Carcassonne.
Il entre cette même année au collège de Navarre pour y suivre sa formation classique. Rencontre avec ceux qui resteront les amis de toujours : Charles-Louis Trudaine de Montigny, Charles-Michel Trudaine de la Sablière, Abel de Fondat et François de Pange.

1774

Cazes fils signe et date de 1774 le portrait de la famille Chénier exécuté à Paris et offert par Louis Chénier à André et Marie Béraud.

1775

13 mars : dépêche de Versailles nommant Louis Chénier "chargé des affaires du Roy auprès de l’Empereur du Maroc".

14 avril : Louis Chénier embarque de Brest, à bord de la frégate L’Aigrette pour retourner au Maroc.

22 avril : Louis Chénier débarque à Salé. Il rentrera définitivement en France en 1781 ou 1782.

1778

5 août : au palmarès du Concours Général, André Chénier, élève en classe de rhétorique au collège de Navarre nommé Andréas-Maria, Constantinopolus, remporte un premier prix d’amplification française devant Camille Desmoulins et un accessit en version latine, comme Joseph-François Baudelaire, le père de Charles Baudelaire. La remise des prix a lieu à la Sorbonne en présence du recteur Pierre Duval. Le discours est prononcé par Pierre-Mathias Charbonnet, professeur de lettres au collège Mazarin.

JPEG - 4.4 ko
André Chénier

1780

Fin des études d’André Chénier au collège de Navarre. C’est à cette époque qu’il prend le nom mondain de Monsieur de Saint-André. Des lettres de Louis Chénier à son fils montrent qu’André, dès son enfance, était déjà surnommé par les siens Saint-André.

1781

Requête adressée au Roi par Louis "de" Chénier pour trouver un emploi militaire à son fils André. "M. de Chénier a quatre fils, tous bien constitués et pour l’éducation desquels il n’a rien épargné. Il destine l’aîné au corps diplomatique (Constantin), et les trois autres au service militaire. L’un est placé, il y a près d’un an, en qualité de cadet gentilhomme en pied, au régiment de Bassigny, sous les ordres de M. le Comte de la Chapelle ; le second est reçu au régiment de Lescure-Dragons, sous les ordres de M. le Marquis de Lescure (Louis-Sauveur et Marie-Joseph). Quoique plusieurs de ses ancêtres aient servi dans le militaire avec distinction, cependant, comme beaucoup de ses titres sont égarés, et ce qui lui reste ne suffit pas pour remplir les conditions de l’ordonnance qui vient de paraître (Trouver cette ordonnance), il supplie Sa Majesté de vouloir bien recevoir son troisième fils (André, sans aucun doute possible) dans ses troupes, en faveur de ses propres services et de la qualité de sa place".

Cette même année, André Chénier commence son commentaire sur Malherbe.

1782

André Chénier se porte volontaire et rejoint le régiment d’Angoumois en garnison à Strasbourg. Il entre au régiment au titre de cadet-gentilhomme. Les cadets-gentilhommes étaient des jeunes gens qui faisaient leur école militaire au régiment et qui étaient dans une situation intermédiaire entre les soldats et les officiers.

Durant son séjour à Strasbourg qui dura environ six mois, il se lie d’amitié avec le Marquis de Brazais qui restera son ami.

Septembre : retour de Louis Chénier à Paris.

1783

Mars : la sous-lieutenance qu’André Chénier convoite lui échappe au profit d’un cadet-gentilhomme de l’école royale militaire. Il écrit à son père qu’il met un terme à sa carrière militaire, quitte son régiment et rentre à Paris. C’est la fin de sa courte expérience militaire.

André s’installe à la maison familiale, dans les combles aménagés pour lui en appartement où il se retire avec ses livres et ses papiers.

Apparition de la maladie : André Chénier souffre de coliques néphrétiques (la gravelle, évoquée dans ses poèmes par l’expression « les sables brûlants »). Il est soigné par Geoffroy, le médecin de famille.

1784

19 septembre : départ pour la Suisse avec les frères Trudaine. Ils suivent un itinéraire de Schaffouse à Genève, guidés par l’ouvrage de William Coxe intitulé Lettres sur la Suisse. Ce livre venait d’être traduit en français par Ramond de Carbonnières. Etape au Lavater.

Après la Suisse, André Chénier et les frères Trudaine projettent un voyage en Italie et en Grèce. Ce voyage sera écourté pour des raisons de santé. André Chénier s’arrête à Naples et doit regagner la France. Il ne verra jamais la Grèce.

8 novembre : fin du voyage en Suisse et retour de Chénier à Paris.

1785

Au printemps : rencontre avec Camille dont la véritable identité est Michèle Santuary, épouse de M. Guénon de Bonneuil, premier valet de chambre de Monsieur. C’est une belle créole de trente ans, née à l’Ile Bourbon. Son mari l’a installée au château de Sénart où le Chevalier de Saint-André (c’est ainsi qu’André Chénier se fait nommer) la retrouve.
Début de la composition du poème Hermès, selon Gabriel d’Aubarède. Explication : "O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance, / ô fruit des longs travaux de ma persévérance, / toi, l’objet le plus cher des veilles de dix ans…" Selon la plupart des commentateurs de Chénier, ces vers datent de 1792. Ce qui renverrait logiquement le début de la composition de l’Hermès en 1782. Mais d’Aubarède fait observer que ces "veilles de dix ans" sont une surcharge. Le manuscrit montre une première rédaction disant : "veillé pendant sept ans". Soit, dans ce cas, début de la composition en 1785. Gabriel d’Aubarède croit à la vérité du premier jet.

1786

Décembre : André Chénier est de retour d’Italie.

Années suivantes

Rencontre avec D’.Z.N., dont l’identité demeure mystérieuse. Liaison fugace qui interfère avec le souvenir de Camille. Selon Jean Fabre (in André Chénier, l’homme et l’œuvre, Hatier-Boivin 1955), Camille et D’.Z.N. sont une seule et même personne. Pour la lecture de D’.Z.N., Jean Fabre propose d’Azan du nom Azania que les anciens géographes donnaient à la côte du Mozambique, certains voyageurs appelant d’Azan la partie de l’Océan indien où se situent l’île de France, Bourbon et Madagascar. Contrairement à l’opinion générale des critiques, Jean Fabre situe le groupe des élégies D’.Z.N. antérieurement au groupe Camille. D’où son idée que les deux noms ne désignent d’une seule personne.

1787

Esquisses de plusieurs textes : l’Epître sur les ouvrages, l’Essai sur la décadence des lettres, l’Invention, la Liberté, l’Hymne à la justice.

Février-mars : composition de l’Hymne à la justice.

A Paris, amitié avec le poète italien Alfieri.

Il fréquente les salons. Chez Marie Cosway et chez Mme Pourrat, la mère de Françoise Le Coulteux qui deviendra Fanny dans ses poèmes.

Publication des Recherches historiques sur les Maures et histoire de l’Empire du Maroc par Louis de Chénier (son père), chargé des Affaires du Roi, dédiées à Son Altesse Royale Monseigneur Comte d’Artois, fils de France, frère du Roi.

6 décembre : André Chénier s’embarque pour Londres à Calais. Il se rend à Londres pour occuper les fonctions de secrétaire particulier de l’ambassadeur de France, M. de la Luzerne et logera à ce titre dans l’hôtel de l’ambassade à Portman Square. Le départ pour Londres met fin à la liaison avec Camille, Mme de Bonneuil.

1789

Date ? : mort d’André Béraud, son oncle, à Carcassonne. Est-ce cette année-là qu’André Chénier envoie à sa tante une montre achetée chez un bijoutier de Londres ?

JPEG - 54.2 ko
Londres, quartier de Covent Garden, au XVIIIe siècle

3 avril : à 7 heures du soir, André Chénier est à Hood Tavern, une taverne proche de Covent Garden. Il écrit : "Comme je m’ennuie fort ici, après y avoir assez mal dîné, et que je ne sais où aller attendre l’heure de me présenter dans quelque société, je vais tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m’en apercevoir, en barbouillant un papier que j’ai demandé. Je ne sais absolument point ce que je vais écrire, je m’en inquiète un peu. Quelque absurde et vide et insignifiant que cela puisse être (et cela ne saurait guère l’être autant que la conversation de deux Anglais qui mangent à une table à côté de moi, et qui écorchent de temps en temps quelques mots de français, afin de me faire voir qu’ils savent ou, plutôt, qu’ils ne savent pas ma langue), je reverrai peut-être un jour cette rhapsodie et je ne me rappellerai pas sans plaisir (car il y en a à se rappeler le passé) la triste circonstance qui m’a fait dîner ici tout seul. (…) Peut-être un jour, je serai riche : puisse alors le fruit de mes peines, de mes chagrins, de mon ennui épargner à mes proches le même ennui, les mêmes chagrins, les mêmes peines. Puissent-ils me devoir d’échapper à l’humiliation ! Oui, sans doute l’humiliation (…) Ces grands, même les meilleurs, vous font si bien remarquer en toute occasion cette haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes ! Ils affectent si fréquemment de croire que la supériorité de la fortune tient à celle de leur mérite. Ils sont bons si durement ! (…) Si une cuisante amertume a déchiré le cœur de tel qu’ils appellent leur inférieur, ils sont si froids, si secs !". André Chénier n’est pas en retard, intellectuellement parlant, sur les temps qui se préparent. Cette lettre fait allusion à la remontrance dont il vient de faire l’objet de la part de l’ambassadeur et qui l’a blessée dans son orgueil. A Londres, André Chénier fit mal un sentiment de dépendance. Ses fonctions de secrétaire particulier de l’ambassadeur ont fait de lui un homme à tout faire, attaché à de basses besognes d’un ordre exclusivement pratique. Peut-être André Chénier se souvient-il aussi, dans cette lettre, de sa carrière avortée dans l’armée lorsque le poste de sous-lieutenant qu’il attendait a été attribué à un jeune noble (voir année 1783).

21 avril : lettre à son père sur la remontrance que lui a faite l’ambassadeur et les soucis financiers de son beau-frère La Tour de Saint-Ygest (affaire du billet). "L’échéance du billet étant déjà passée, cet homme pouvait en exiger de M. de la Tour le paiement juridiquement. Or, pour cet effet, M. de la Tour étant en France, il ne pouvait s’adresser qu’à M. l’ambassadeur, et je vous demande si ma sœur aurait pu trouver cette circonstance bien agréable. Vous entendez fort bien que dans tout cela je n’ai agi que par intérêt pour elle ; et que le mauvais effet que pouvait produire la divulgation d’une affaire de cette nature aurait nécessairement rejailli sur elle. Je vous prie de lui présenter mes tendres amitiés ; de lui faire sentir la vérité de tout ce que je vous dis là, qu’il vaut mieux que ce soit moi qui soit son créancier : qu’elle doit être fort tranquille sur cet article ; et pour qu’elle n’en puisse douter, rendez-lui, je vous prie, le billet de son mari que je joins ici, et qu’elle me paiera quand elle pourra". De quoi s’agit-il exactement ? Hélène Chénier a épousé (date ?) M. La Tour de Saint-Ygest, deux fois veuf et bien plus âgé qu’elle. Un aubergiste porteur d’une traite signée de lui se présente à l’ambassade à Londres pour en réclamer le paiement. Chénier le reçoit. L’aubergiste menace de porter l’affaire devant les tribunaux si la dette n’est pas honorée immédiatement. Pour éviter le scandale qui ne manquerait pas de s’abattre sur sa famille et aurait sans doute des conséquences sur son emploi de secrétaire particulier de l’ambassadeur, André Chénier paie et se fait remettre par l’aubergiste l’effet signé par son beau-frère. Peut-être, pour régler la dette, André Chénier est-il lui même contraint d’emprunter de l’argent. (voir lettre à son père du 29 janvier 1790 : "J’ai été, l’année dernière, dans la nécessité absolue de faire quelques dettes…").

Ce même-jour, il assiste au bal donné à l’occasion du rétablissement de Sa Majesté George III.

André Chénier sollicite auprès de M. de la Luzerne un congé de quelques mois qui lui est accordé. En début d’année, il rentre en France et regagne Paris mais doit retourner à Londres ensuite.

29 mai  : l’ambassadeur de France à Londres, M. de la Luzerne, donne à son tour un grand bal à l’ambassade pour célébrer la guérison de Sa Majesté George III. André Chénier s’occupe des préparatifs.

Quelques jours plus tard, début juin, il quitte l’Angleterre.

De retour en France, André Chénier assiste au mariage de Trudaine de Montigny avec Melle Micault de Courbeton.

14 juillet  : le jour de la prise de la Bastille, le curé de Saint-Germain l’Auxerrois célèbre le mariage de Pastoret, procureur syndic, et de Mademoiselle Piscatory. Les Pastoret résideront dans l’hôtel voisin de celui des Trudaine, place Louis XV, que fréquentait assidûment André Chénier. Rien ne dit qu’il assista à ces noces, mais c’est au tour début des événements révolutionnaires que Chénier fait connaissance avec cette famille Pastoret à laquelle il rendra malheureusement visite le 7 mars 1794, jour de son arrestation à Passy (voir année 1794).

12 novembre : création, au Théâtre-Français, de la pièce Charles IX écrite par Marie-Joseph Chénier et que la foule avait réclamée à grands cris le 19 août, lors de la représentation de La Vestale de Fontenelle et L’école des maris de Molière. Cette date coïncide avec celle de la fin du congé que lui a accordé l’ambassadeur de France à Londres. Rien ne dit qu’André Chénier a assisté à la représentation.

17 novembre : il quitte Paris pour Londres où il arrive le 19.

24 novembre : lettre à son père. "Je suis arrivé ici, mon très cher père, après un voyage qui n’a rien eu de remarquable, et le plus douloureux passage de mer que j’aie encore eu. Je n’ai pas tardé à regretter Paris ; car ici les inquiétudes sur nos affaires ne sont pas moindres et sont plus désagréables, parce qu’elles sont plus vagues, et qu’on met plus longtemps à savoir à quoi s’en tenir. Ajoutez que les mauvaises nouvelles sont toujours grossies et exagérées, non seulement par la mauvaise volonté des Anglais, mais encore plus par la plupart des Français qui sont ici, et qui ne voient pas que leur odieuse animosité envers leur patrie les rend méprisables et ridicules. Hier, on nous a annoncé que des lettres, en date du 19 ou du 20, arrivées par un courrier extraordinaire, portaient que ce jour-là tout Paris était en combustion, que les tocsins sonnaient de toutes parts. Je fais tout ce que je peux pour douter de ces funestes nouvelles…"

1790

19 janvier : lettre à son père. "Les nouvelles qui nous arrivent de France, moitié bonnes, moitié mauvaises, m’inquiètent par rapport à vous, mon très cher père. Je désire savoir ce qui se passe au sujet de votre pension et si vous avez déjà préparé quelque chose à mettre sous les yeux de l’Assemblée nationale, quand il s’agira d’examiner les motifs de toutes les pensions. On a ris sur cet article un parti qui me semble bien violent. Plaise à Dieu que les affaires s’arrangent ! (…) Vous avez lu, ou je vous conseille de lire, un excellent écrit que le chevalier de Pange m’a fait passer, où il traite de la délation et du comité des recherches. C’est un écrit plein de justice, de noblesse, de raison et d’éloquence, et qui ne peut déplaire qu’au faubourg Saint-Antoine…". Il s’agit des Réflexions sur la délation, une brochure publiée par François de Pange en décembre 1789. Dans cette lettre, André Chénier montre qu’il a choisi son camp ("qui ne peut déplaire qu’au faubourg Saint-Antoine").

29 janvier : lettre à son père. "J’ai reçu, mon très cher père, avec plaisir et avec chagrin la dernière lettre que vous m’avez écrite. J’y vois que votre santé est bonne, et je m’en félicite. Mais le reste m’a fait de la peine à cause des difficultés où je vois que vous êtes et de celles où je suis moi-même, et qui m’empêchent de pouvoir dans ce moment-ci vous aider comme je le voudrais. Vous me dites que vous ne demandez pas que je me gêne. Je vous jure que si je le pouvais même en me gênant, cela ne serait pas une gêne pour moi. Mais je suis dans ce moment-ci presque absolument sans argent. J’ai été, l’année dernière, dans la nécessité absolue de faire quelques dettes, et je me dois à moi-même ainsi qu’aux amis qui m’ont servi de caution de n’en pas faire de nouvelles avant d’avoir acquitté les premières…"

Printemps : fondation de la Société de 1789 à laquelle se rallient André Chénier et ses amis François de Pange et les frères Trudaine. Sont membres de cette Société : Condorcet, Custine, Garat, Brissot, le Docteur Guillotin, Lavoisier, Monge, Sieyès, Mirabeau et le peintre Louis David. André Chénier, à ce moment-là, est encore à Londres. Son inscription à la Société est prise par ses amis.

12 mai : la Société de 1789 se réunit dans son nouveau local du Palais-Royal. André Chénier est à Londres et ne participe donc pas à cette rencontre.

17 juin : la présence d’André Chénier n’est pas attestée au banquet de célébration de l’anniversaire de la constitution de l’Assemblée nationale organisé par la Société de 1789.
Après le 17 juin : André Chénier est à Passy, chez François de Pange, pour un second congé obtenu auprès de l’ambassadeur.

Eté : en garnison à Nancy, les soldats suisses du régiment de Châteauvieux se mutinent contre leurs officiers pour réclamer la solde qui leur était due. Ils massacrent le jeune officier Desille qui s’était jeté sur leurs canons pour les empêcher de tirer sur les troupes envoyées contre eux. Leur rébellion est noyée dans le sang par le marquis de Bouillé, commandant militaire de l’Alsace et de la Lorraine, avec le soutien de la garde nationale de Metz. Les mutins comparaissent devant un conseil de guerre composé d’officiers supérieurs suisses, qui rappelle les méthodes de l’ancien régime : vingt deux soldats sont pendus, un roué vif et les survivants "septimés" (un sur sept condamné au bagne). Les condamnés sont envoyés aux galères de Brest, ce qui explique qu’ils bénéficieront de l’amnistie générale du 15 septembre 1791).

28 août : parution dans le treizième numéro des Mémoires de la société de 1789 de la première œuvre imprimée d’André Chénier : Avis au peuple français sur ses véritables ennemis, article rédigé durant le séjour à Passy, dans la première quinzaine du mois d’août. Avec ce texte, André Chénier signe son engagement d’intellectuel au service de la vérité.

12 novembre : André Chénier écrit de Paris une lettre de remerciement à "Sa Majesté Stanislas-Auguste, Roi de Pologne, Grand-Duc de Lithuanie". Ce dernier a eu connaissance de l’Avis par l’intermédiaire du signor Filippo Mazzei, un gentihomme italien qui le représentait à la cour de France. André Chénier cotoyait Mazzei dans le salon de Mme Pourrat (la mère de "Fanny"). Le Roi de Pologne fait traduire la brochure de Chénier pour la diffuser auprès de ses sujets. André Chénier reçoit de lui une médaille.

1791

21 janvier : une lettre de Louis Chénier à sa fille Hélène atteste de la présence d’André Chénier à Paris durant cette période.

Mars : André Chénier est à Londres, comme l’atteste une lettre adressée à François de Pange.

Ensuite, André Chénier demande et obtient son congé définitif de l’ambassadeur à Londres. Il rentre définitivement à Paris.

Avril : Publication, en brochure, de l’article intitulé Contre l’esprit de parti. Dans cet article, présenté comme "quelques réflexions jetées sur le papier, sans dessein et sans suite", André Chénier se propose de décrire "une forme de sectarisme de comportement liée à des carences d’esprit critique" (écrit Raymond Jean). La publication de cet article marque le vrai engagement de Chénier dans l’action. A partir de maintenant, il n’y aura plus de trêve entre lui et ses adversaires. A la même époque, paraît le texte intitulé Les autels de la peur.

18 avril : Perquisition à l’hôtel d’Esclignac, rue du Faubourg-Saint-Honoré, où se réunit une "société d’amateurs de musique" pour l’organisation "d’un concert au bénéfice de Melle Dufresnoy, artiste connue par ses talents sur la harpe". (Cf récit de cet épisode in Raymond Jean, La dernière nuit… P. 123 et suivantes). Les habitants du quartier se sont rassemblés devant cet hôtel et réclament l’intervention du commissaire de police de la section du Roule qui relève parmi l’assistance de cette réunion la présence de personnes aux opinions suspectes. André Chénier écrit à ce sujet dans son texte Les autels de la peur : "Il y a quelques jours, une société de citoyens se rassemble pour se livrer, dans l’enceinte d’une maison privée, à des divertissements qui ne troublent en rien l’ordre public : une active et inquiète oisiveté attroupe autour de la porte de ce domicile une foule de curieux sans intentions, où se mêlent, suivant l’usage, bon nombre de ces brouillons qui sont partout à épier l’occasion de mal faire. On crie, on menace d’enfoncer les portes ; on menace de tuer. Un homme sage, envoyé par sa section, est contraint, pour éviter de plus grands maux, d’entrer lui-même, de satisfaire les injustes désirs d’une multitude insensée, de soumettre (il en rougissait sans doute) des citoyens à un interrogatoire illégal, à une inquisition absurde et révoltante. Il dresse la liste de leurs noms pour la montrer à cette foule extravagante, qui doit en conclure qu’elle avait le droit de la demander".

Printemps : publication, chez le libraire Bleuet, de l’ode sur le Serment du Jeu de Paume, composé durant l’hiver précédent.

Eté : quatre articles paraissent dans le Moniteur, journal fondé par Antoine Suard et Panckoucke.

12 novembre : André Chénier publie son premier article dans le Journal de Paris (publication maintenant dirigé par Suard et fortement influencé par le courant des Feuillants) dont il devient un collaborateur régulier. Il succède entre autres, dans cette publication, à Condorcet. Entre février et juillet 1792, il donnera 21 articles au Journal de Paris, 16 dans les suppléments (financièrement à sa charge) et 5 dans le journal proprement dit. Dans ce premier article, André Chénier appelle à voter pour La Fayette, le candidat des Constitutionnels à la mairie de Paris. La Fayette obtient 3100 voix. Pétion est élu par la coalition des Jacobins et des Royalistes (!) avec 6728 voix.

Décembre : décret intégrant les soldats suisses du régiment de Châteauvieux dans l’amnistie générale prononcée le 15 septembre précédent (cf été 1790).

1792

12 février : publication, dans le journal de Paris, de l’article Observations sur les lettres de Mirabeau.

Dimanche 26 février  : publication, dans le Journal de Paris, de l’article intitulé De la cause des désordres qui troublent la France et arrêtent l’établissement de la liberté où André Chénier attaque la Société des Jacobins. La parution de cet article marque une rupture idéologique avec son frère Marie-Joseph engagé, de son côté, dans le radicalisme révolutionnaire. Marie-Joseph adresse au Journal de Paris une déclaration qui atteste de cette rupture : "On a publié, dans le Supplément au Journal de Paris, du dimanche 26 février, une opinion sur la Société des Amis de la Constitution ; elle est signée André Chénier. Beaucoup de personnes ont cru qu’elle était de l’auteur de Charles IX et de Caïus Gracchus. Je déclare que je n’ai point eu de part à cet article ; qu’il renferme une opinion directement contraire à la mienne et que je me ferai toujours honneur d’être membre des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins de Paris".
25 mars : publication de l’article Sur les peintures d’histoire. André Chénier n’a pas encore rompu avec David qu’il juge seul capable de faire de la peinture "une parfaite représentation de la vie humaine".

29 mars : publication, dans le Journal de Paris, du premier article d’André Chénier concernant la polémique née autour de l’amnistie des soldats suisses du régiment de Châteauvieux.

4 avril  : deuxième aricle d’André Chénier, dans le Journal de Paris, sur l’aministie des soldats suisses du régiment de Châteauvieux.

15 avril : publication, dans le Journal de Paris, de l’Hymne sur l’entrée triomphale des suisses révoltés du régiment de Chateauvieux, fêtés à Paris sur une motion de Collot-d’Herbois.

20 avril : la France déclare la guerre à l’Empereur d’Allemagne. La Révolution entre dans une nouvelle phase. Désormais, les révolutionnaires luttent sur deux fronts : intérieur et extérieur.

29 avril : Chénier publie, dans le Journal de Paris, un article intitulé Sur les sociétés patriotiques.

15 et 16 mai : publication, en deux parties, dans le Journal de Paris, d’un article qui marque le sommet de l’antagonisme politique entre André Chénier et son frère Marie-Joseph.

25 ou 26 juillet : dernier article d’André Chénier dans le Journal de Paris auquel il cesse désormais de collaborer. Il s’agit d’une réponde à Brissot traité de "libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français".

JPEG - 4.4 ko
André Chénier

31 juillet : André Chénier quitte Paris, épuisé et démoralisé, pour un court séjour en Normandie. Il aurait eu le projet de se rendre à Forges-les-Eaux pour prendre du repos mais le voyage dure peu de temps.

4 août  : il est signalé au hameau de Catillon.

5 août : il est à Gournay.

6 août : André Chénier est de retour à Paris.

8 août : aux Jacobins, Robespierre demande la déchéance du Roi.

9 août : le bruit court dans Paris que le Roi veut se placer sous la protection de l’assemblée. André Chénier esquisse un discours du roi où il développe un thème qui lui est cher : "la fidélité aux lois constitutionnelles". André Chénier rêve de voir le Roi et les députés unis, sous les auspices de la Constitution, pour résister à l’oppression et terminer enfin cette révolution. Mais Louis XVI ne s’engage pas dans cette voie.

10 août : chute de la royauté en France. Cette journée marque la faillite définitive de l’idée pour laquelle Chénier a combattu : la révolution ne conciliera pas monarchie et constitution.

12 août : le Journal de Paris est suspendu et, le soir même, brûle tous ses papiers.

14 août : son ami Trudaine achète une maison à Marly pour se cacher.

18 août : peut-être à Marly avec Trudaine.

23 août : Laporte, intendant de la liste civile, accusé d’avoir financé des écrits royalistes, est guillotiné sur la place du Carrousel, devant le portail des Tuileries.

25 août : le journaliste royaliste Durozoy, rédacteur de La Gazette de Paris, est guillotiné.

31 août-9 septembre : signalé à Louveciennes (chez Le Coulteux ?) et à Saint-Germain.

6-7 septembre : rencontre à Paris avec son père. Il lui fait part de son intention de quitter la capitale.

8 septembre : André Chénier quitte Paris sous un faux nom. Il part pour Rouen où l’attend le banquier Barthélémy Le Coulteux.

9 septembre : il est à Louveciennes.

10 septembre : il est à Saint-Germain.

11 septembre : André Chénier arrive à Forges-les-Eaux.

12 septembre : il arrive à Rouen dans l’après-midi où l’attend déjà une lettre de son père contenant un document dont on ne connaît pas la teneur.

13 septembre : lettre de Rouen adressée par André Chénier à son père dans laquelle il accuse réception du document – « Je trouve ici votre lettre avec le papier qu’elle renfermait » - avant d’écrire : "Cette ville me paraît fort tranquille. L’affluence de Paris y est grande et il est à craindre que cette cause n’en trouble la tranquillité. J’ai ici beaucoup d’amis qui ont le dessein d’y passer l’hiver. Ils me pressent fort d’y rester avec eux. Je ne puis leur répondre rien de décisif encore, car, pour vous et pour moi, je suis obligé de ne pas perdre de vue le projet que vous savez. Cependant je passerai quelques jours, pour voir si les choses s’acheminent ici vers une décision prompte".

Courant septembre : lettre de Rouen à son père : "Je suis obligé pour des raisons particulières d’aller au Havre. Je pars après-demain lundi soir, j’y resterai six à sept jours". Les raisons de ce voyage confidentiel sont mal connues. Il se peut qu’André Chénier ait participer à une action entreprise par les Le Coulteux en faveur du Roi. Le Havre était le port d’embarquement pour l’Angleterre mais il est peu probable que Chénier a envisagé de quitter la France pour émigrer Outre-manche. Et ceci pour deux raisons au moins : son père était laissé presque à l’abandon, à Paris, depuis que sa femme Elisabeth Lhomaca avait décidé de rejoindre son fils Marie-Joseph élu député de Seine et Oise à la Convention. On sait les liens étroits d’André avec son père : le fils ne pouvait ainsi laisser son père. Par ailleurs, on sait qu’André Chénier gardait un mauvais souvenir de son expérience londonienne, trop mauvais pour y retourner.

25 septembre : à Paris, l’exécution de Cazotte met un terme à la répression contre les journalistes et gens de lettre.

8 octobre : sur proposition de Vergniaud, la Convention ordonne la remise en liberté de tous les prisonniers politiques. André Chénier, qui a d’abord pensé se rendre à Nantes, choisit de retourner à Paris. La "petite Terreur" semble finie. Qui plus est, Marie-Joseph est maintenant député à la Convention, ce qui semble un gage de tranquillité pour toute la famille. Lettre à son père : "Dans les temps comme celui-ci, les amis les plus intimes gardent un silence presque absolu sur les affaires publiques, et osent à peine se parler de leurs affaires privées, en mots couverts et inintelligibles pour d’autres que pour eux…".

15 octobre : André Chénier rentre à Paris.

28 octobre : lettre-réponse à "l’illustre Wieland" dans laquelle André Chénier explique son intention de se tenir désormais à l’écart des événements pour se consacrer "à une étude approfondie des lettres et des langues antiques". Cette résolution, André Chénier l’abandonnera dès la mi-décembre, lorsque la mise en jugement du roi se prépare.

25 et 29 décembre : parution de deux Lettres sur le jugement de Louis XVI dans le Mercure Français. André Chénier a peut-être participé de l’équipe des "conseillers" de Malesherbes et de Sèze, avocats de Louis XVI, pour l’organisation de sa défense. Il a peut-être été l’un des secrétaires bénévoles des avocats. Ses projets d’adresses, de discours et de décrets accréditent cette hypothèse.

1793

21 janvier : exécution de Louis XVI, place de la Révolution. L’étau se resserre autour des "suspects". Le passé d’André Chénier (son poste à l’ambassade d’Angleterre, la correspondance entretenue avec Barthélémy qu’il avait connu dans cette même ambassade et ses activités de journaliste politique) plaide contre lui dans cette période. L’assassinat de Marat par Charlotte Corday renforce le climat d’hostilité à l’égard de la contre-révolution. Cf de Chénier, l’ode à Charlotte de Corday, étude de ce poème. Il semblerait que Chénier a assisté à l’exécution de Charlotte de Corday. La manière dont il la décrit le laisse penser.

10 mars  : institution du tribunal révolutionnaire.

Fin avril  : officiellement domicilié à Paris, André Chénier choisit de vivre clandestinement à Versailles. Il s’installe 69 rue de Satory, à une heure de marche de Louveciennes par le vallon de la Chesnaye. Mme Pourrat réside précisément à Louveciennes avec ses deux filles, Françoise épouse Le Coulteux et la comtesse Hocquart de Turlot. Elles sont toutes trois retirées au château de Voisins, propriété de Laurent Le Coulteux de la Noraye depuis 1787. Intimité avec Françoise Le Coulteux, Fanny dans ses poèmes.

Septembre : le Comité de salut public, qui a renforcé considérablement son pouvoir après l’élimination des Girondins, décrète la Terreur.

1794

7 mars : arrestation d’André Chénier au domicile de Mme Pastoret à Passy. Les acteurs côté "suspects" : Mme Pastoret et Mme Piscatory sa mère, Lucrèce d’Estat, François de Pange, Mme Chalgrin, M. Rouillé de l’Etang et André Chénier. Côté policier : Nicolas Guénot (ou Gennot), agent du Comité de sûreté générale (c’est lui qui mènera l’interrogatoire d’André). Son acolyte Duchesne et un autre membre du comité de surveillance de Passy. Un greffier ou l’un des deux ci-dessus tiendra-t-il ce rôle ? "Nicolas Guénot, après son règne de très puissant policier du jour, allait devenir un triste sans-culotte en déroute, ballotté au gré des événements du Directoire, du Consulat, de l’Empire et de la Restauration. Sa réputation de terroriste, de tape-dur et de septembriseur lui collant irrémédiablement à la peau. Après une éclipse prudente au lendemain de Thermidor, il devient une sorte d’épave flottante, cherchant à reprendre du service pour sortir de la misère sa femme et ses cinq enfants auxquels il ne semble avoir pu assurer le nécessaire en dépit des multiples escroqueries et affaires louches où il a trempé. Ses talents de délateur, mouchard, observateur, inspecteur, mouton lui font retrouver un modeste emploi dans les services de police du Directoire. Mais, amené bientôt à quitter Paris où le cerne la vindicte des nombreuses familles de tous ceux qu’il a fait arrêter et guillotiner sous la Terreur, il se retrouve dans son village de Voutenay en Basse-Bourgogne, où il vieillit comme une bête traquée, dans le rude monde des forestiers, haï, stigmatisé par tous, condamné, pour vivre, au braconnage, au vol de bois, à des rixes constantes et à des règlements de comptes violents. Il n’en vivra pas moins jusqu’à quatre-vingt-deux ans, ce que decait ignorer à jamais le condamné de trente et un ans qui avait été sa plus célèbre victime". In Raymond Jean, La dernière nuit d’André Chénier. Albin Michel, 1989.

9 mars (19 ventôse) : André Chénier est incarcéré à la prison Saint-Lazare après avoir d’abord été conduit à la prison du Luxembourg où il est refusé faute de place. Texte de l’acte d’écrou numéro 787 du 19 ventôse an II : "André Chénier, âgé de trente-et-un ans, natif de Constantinople, citoyen demeurant rue de Cléry, numéro 97. Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, yeux gris-bleu, nez moyen, bouche moyenne, menton rond, visage carré, amené céans en vertu d’ordre du comité révolutionnaire de la commune de Passy pour y être détenu par mesure de sûreté générale. Signé : Boucherat, Cramoisin, commissaire, et Gennot porteur d’ordre du comité de sûreté générale".

13 mars (23 ventôse) : adoption de la loi du 23 ventôse qui prescrit des mesures pour "accélérer le jugement des ennemis de la Révolution".

16 mars : incarcération d’Aimée de Coigny ("la jeune captive") à la prison Saint-Lazare.

7 mai et jours suivants : les journaux rendent publiques les dispositions de la loi du 23 ventôse. Aux dispositions de cette loi s’ajoute un article qui dit : "si une commission populaire composée de 6 membres (…) découvre des citoyens qui lui paraissent injustement arrêtés, elle en formera la liste et l’enverra au Comité de salut public et au Comité de sûreté générale, qui prononceront définitivement sur leur mise en liberté". Louis de Chénier rédige un mémoire dans lequel il détaille les conditions de l’arrestation "injuste" de son fils André pour le remettre aux comités. Ce mémoire n’est pas daté mais, selon toute vraisemblance, il est parvenu à ses destinataires autour du 20 mai. Ce geste provoque la colère de Marie-Joseph qui avait préconisé, pour gagner du temps, une attitude prudente afin de ne pas attirer l’attention sur André emprisonné. Pour Marie-Joseph, il fallait gagner du temps. Marie-Joseph a très certainement soudoyé des employés subalternes pour que le dossier de ses frères André et Louis-Sauveur soit chaque jour replacé sous la pile à examiner (ce qui explique le délai entre l’incarcération et l’arrêté du 7 prairial).

27 mai : la chronologie, impitoyable dans ce cas, démontre que c’est le mémoire remis par Louis de Chénier qui éveille l’attention du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale sur la présence d’André Chénier à la prison Saint-Lazare. L’arrêté qui officialise l’incarcération de Chénier et constitue son arrêt de mort, plus de deux mois après son arrestation et durant lesquels sa présence dans la prison Saint-Lazare a pu rester ignorée du Comité de salut public où siègent ses ennemis, date du 7 prairial (26 mai). En voici le texte : "Le Comité de Sûreté Générale, instruit que le nommé André Chénier a été arrêté et traduit dans une maison d’arrêt de Paris par le comité révolutionnaire de Passy, sans mandat, inscrit sur le registre du comité, arrête que ledit Chénier, dont la renommée a publié depuis le commencement de la Révolution la conduite incivique, restera en arrestation jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. Signé : Elie Lacoste, Vadier, Dubarran Louis du Bas-Rhin et Jagot".

27 juin : sur proposition de Herman, le Comité de salut public adopte un arrêté selon lequel "ledit Comité charge la commission des administrations civiles, police et tribunaux, de rechercher dans les prisons ceux qui (…) devaient être les auteurs des scènes tant de fois projetées pour le massacre des patriotes et la ruine de la liberté pour en faire un rapport au Comité dans un court délai…"

11 juillet : Herman, flanqué de Lannes et Faro, se présentent à la prison Saint-Lazare en vue de l’exécution de l’arrêté du 27 juin. Les interrogatoires ont lieu dans la loge du concierge Semé. Lannes dirige le plus souvent les débats.

21 juillet : publication, dans le Moniteur, du Chant du départ de Marie-Joseph Chénier.

22 juillet (1) : la liste définitive des présumés conspirateurs est constituée et transmise à l’accusateur public. Sur cette liste, 82 noms parmi lesquels Trudaine frères (les amis d’André) et Jean-Antoine Roucher (poète originaire de Montpellier). Le nom d’André Chénier ne figure pas sur la première liste établie par Lannes et Faro. Herman le fait ajouter avec la mention : "avait recelé les papiers de l’ambassadeur d’Espagne et les avait soustraits aux recherches du Comité de sûreté générale depuis qu’il était à la maison Lazare".

22 juillet (2) : Louis de Chénier est reçu par Barère au Comité de sûreté générale (à vérifier le nom du comité). Il demande l’élargissement de son fils André. Bertrand Barère de Vieuzac (établir son portrait) lui répond : "Votre fils sortira dans trois jours".

23 juillet : André compose ses derniers poèmes, les Iambes.

JPEG - 4.4 ko
André Chénier

24 juillet : André Chénier est transféré à la Conciergerie. Il prend connaissance de son acte d’accusation dans lequel il relève une erreur grossière. Il est dit dans cet acte qu’André, pour se soustraire à des poursuites, s’est fait "chef de brigade de l’armée du Nord" avec le grade d’adjudant-général. André comprend qu’il est confondu avec son frère Louis-Sauveur, incarcéré comme lui. Suite de l’acte : "Il paraît qu’il a secondé le plus adroitement qu’il a pu les trahisons de l’infâme Dumouriez, avec lequel il a eu des liaisons les plus intimes ; mais après la défection du traître Dumouriez, il s’est occupé de laisser ignorer la part qu’il y avait prise. Cependant les soupçons que sa conduite avait élevés déterminèrent le ministre à le suspendre et à lui ordonner de se retirer dans la commune de Breteuil. Là, il intrigue, il cherche à diviser les citoyens, à y jeter le ferment de la guerre civile".

25 juillet (7 thermidor) : jugement, le matin devant le tribunal révolutionnaire, qui siège au premier étage de la Conciergerie. Il est présidé ce matin non par René-François Dumas mais par son remplaçant, le vice-président Pierre-Antoine Coffinhal, un ancien de la Société de 1789 (à laquelle André Chénier a appartenu) devenu jacobin intransigeant. L’accusateur public n’est pas Fouquier-Tinville mais son substitut, Gilbert Liendon. C’est un procès ordinaire qui va avoir lieu, dont le procès-verbal est rédigé d’avance. Devant ceux qui le jugent, André Chénier proteste à propos de la confusion qui est faite à son sujet. Il fait savoir haut et fort qu’il n’a jamais été "chef de brigade de l’armée du Nord ni honoré du grade d’adjudant-général". Coffinhal prend acte de cette déclaration. Il biffe de sa plume les trente lignes litigieuses du document. Qu’à cela ne tienne. L’erreur de change rien. Le procès continue, ou plutôt, il était terminé avant même de commencer. André Chénier est guillotiné en fin d’après-midi, vers 6 heures du soir, à la "barrière du Trône", devenue depuis l’avènement de la République la "barrière du Trône renversé", aujourd’hui place de la Nation. André Chénier est le second à monter à l’échafaud où l’a précédé un autre poète, Jean-Antoine Roucher, né à Montpellier et âgé de 48 ans.

27 juillet (9 Thermidor) : chute de Robespierre. La Révolution en termine avec sa période la plus noire, la Terreur. A deux jours près, André Chénier aurait eu la vie sauve.

1795

26 mai : mort de Louis Chénier (son père) à Paris.

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.