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Bob Dylan revisited

dimanche 23 octobre 2016, par Serge Bonnery

[On a tout dit et tout écrit sur Bob Dylan, star du rock, icône d’une Amérique clandestine selon Greil Marcus, l’un de ses critiques les plus avisés. Lui se définit simplement comme un « songwriter ». Le prix Nobel de littérature 2016 lui a été attribué pour sa capacité à inventer « de nouvelles formes d’expression poétique ». Entre 1964 et 1966, las de l’objet de culte militant dans lequel on veut l’enfermer, Dylan sort de la scène folk avec fracas, imposant désormais sa poésie électrique - et irrécupérable - sur toutes les scènes du monde. Récit de ce basculement intempestif ou Bob Dylan revisited.]

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Bob Dylan électrique au festival folk de Newport (1965)

Le 25 juillet 1965, Bob Dylan se produit au festival de Newport, la Mecque de la planète folk. Depuis 1963, c’est un habitué du lieu où se transporte tout ce que Greenwich Village, quartier branché de New York, compte d’explorateurs des musiques populaires traditionnelles auxquels se mêlent les pourfendeurs d’une Amérique malade de ses va-t-en guerre et de son racisme ordinaire.

Il y a quelques années que la faune interlope du Lower East Side a porté aux nues ce jeune homme jouflu, casquette vissée sur la tête, tel qu’on le découvre sur la pochette de son tout premier 33 tours sobrement intitulé Bob Dylan. Mais, ce 25 juillet 1965, l’enfant terrible de Greenwich décide de prendre le large. Il troque sa Martin orthodoxe contre une Stratocaster hérétique et s’attire les foudres d’un public atterré.

Ce jour-là, Bob Dylan se jette dans le vide. Comme il l’avait compris (et écrit), les temps étaient en train de changer et il savait que s’il ne changeait pas à son tour, il mourrait.

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Bob Dylan récidive en août 1965 à Forest Hills

Newport 65 n’était pas le caprice d’un enfant gâté. Le 28 août de la même année, à Forest Hills, Dylan récidive. La menace de lynchage se rapproche. L’organiste Al Kooper - inventeur du fameux phrasé qui accompagne le refrain de Like a Rolling Stone - se souvient avoir eu la peur de sa vie au moment de regagner sa voiture garée sur le parking du public.

Ce n’était pas une époque facile. La violence était partout. « Il y avait des gens qui étaient prêts à faire n’importe quoi pour nous empêcher de jouer... », rappellera plus tard Bob Dylan.

1965-1966 sont les années charnières de ce que le critique français Hervé Muller a nommé « le continuum Dylan-temps ». A Manchester, lors de la tournée mondiale de 1966 d’où Dylan sortira ravagé, l’ancienne idole folk se fait traiter de « Judas ». Au Royal Albert Hall de Londres, pour la clôture de ce marathon, le chanteur change le refrain de sa chanson Ballad of a thin man. Au lieu de « quelque chose se passe ici mais tu ne sais pas quoi », Dylan hurle : « Vous savez qu’il se passe quelque chose et que ça se passe sans vous... »

La route s’arrête brutalement lorsque, en juillet 1966, le chanteur est victime d’un accident de moto qui le contraint à se retirer de la scène. Il retrouve néanmoins sans tarder ses amis du Band qui l’ont accompagné dans son virage électrique. The show must go on...

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Le grand cirque dylanien s’invente dans les sous-sols de Big Pink

Une maison un peu foldingue est louée non loin de Woodstock, dans la campagne new-yorkaise. C’est là, dans les caves de Big Pink, que Dylan et ses complices enregistrent des tonnes de chansons révélées plus tard au grand public sous le titre de Basement Tapes.

Il fallait ce passage par la caverne pour renaître. Entre 1965 et 1966, Dylan avait sorti trois albums témoignant d’une fièvre créatrice sans précédent. Personne, avant lui, n’était allé aussi vite et aussi loin dans l’invention « de nouveaux modes d’expression poétique » salués aujourd’hui par l’académie Nobel.

Tant pis pour les jaloux et les grincheux qui ont pris trop de retard pour comprendre. Dylan sentait déjà, en 1964, leurs pistolets dans son dos quand il chantait : « S’ils pouvaient voir mes rêves éveillés / Ils mettraient sans doute ma tête sous une guillotine / Mais ce n’est rien maman, c’est la vie, rien d’autre que la vie... »

La chanson qui a tout changé

Lorsqu’il écrit Like a rolling stone, la chanson mythique qui ouvre l’album Highway 61 revisited, Bob Dylan est au bord de tout lâcher. Ce qu’il chantait dans ses années folk, confiera-t-il plus tard, ne l’intéressait plus. Il lui fallait trouver quelque chose de nouveau pour continuer la route.

Le texte de Like a rolling stone est tiré d’une vingtaine de pages dactylographiées. A cette époque, Dylan use de son Olympia SG1 comme d’une mitraillette. Le clapotis des mots sur la feuille se transforme en transe sauvage. « How does it feel », feule le chanteur. On connaît la suite : « Qu’est-ce que ça fait / De se retrouver seul / Sans point de chute / Dans l’inconnu / Comme une pierre qui roule »...

La chanson est enregistrée en une nuit, le 15 juillet 1965. Pas moins de quinze prises sont nécessaires. C’est finalement la numéro 4 qui sera retenue pour le disque.
Like a rolling stone est la chanson qui, pour Dylan, a tout changé. Celle qui lui ouvre l’horizon. Enfin des champs nouveaux à explorer, un inconnu où jeter les mots pour écouter comment ils sonnent. Emportés par le vent.

Né pour écrire

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Dylan, une machine à écrire

« Dylan nous disait souvent qu’il était sorti comme ça, du ventre de sa mère : en chantant, en jouant, en écrivant... ». Ainsi débute le Bob Dylan d’Anthony Scaduto, un portrait biographique du Dylan des années 60, publié chez Christian Bourgois.

De Dylan, on trouve toujours en librairie Tarantula (Hachette), un récit halluciné dans la mouvance de la beat generation. Le volume 1 de ses Chroniques (autobiographie) - dont les fans attendent vainement une suite qui ne vient pas - est disponible en Folio.

Et puis, il y a - surtout - les textes des chansons. En 1973, Seghers avait publié un volume de Chansons et Dessins couvrant la période 1962-1970. Chez Fayard, Bob Dylan Lyrics pousse désormais jusqu’en 2001.

Au chapitre des biographies : l’indispensable Robert Shelton (Albin Michel) et celle signée François Bon (Le livre de Poche) qui dit l’influence et le rayonnement de Dylan au-delà des frontières américaines. François Bon a mis en ligne sur son site tierslivre.net tout son dossier de travail. Un détour s’impose !

Précieux pour la connaissance du phénomène : Dylan par Dylan, un recueil d’interviews chez Bartillat et de Greil Marcus, La République invisible chez Denoël, pour une analyse des ancrages poétiques de Dylan dans une Amérique clandestine.

Enfin, une tendresse particulière pour Le temps des possibles de Suze Rotolo (Editions Naïve), une chronique sur Greenwich Village par celle qui fut la compagne de Dylan au début des années 60 et qui figure à son bras sur la pochette de l’album Freewheelin’.

Repères

Dylan en CD. La discographie complète de Bob Dylan est disponible sur bobdylan.com. Retenons, pour les années 1965-1966, le trio magique : Subterranean Homesick Blues (contient Mr Tambourine Man) ; Highway 61 revisited (contient Like a Rolling Stone, Ballad of a Thin Man, Desolation Row) ; Blonde on Blonde (contient Visions of Johanna, I want you, Just like a woman...) Deux des Bootleg Series témoignent de cette même période : Live 1964 (concert at Philharmonic hall) et Live 1966 (The Royal Albert Hall concert). Le tout chez Columbia.

Dylan en DVD. Les indispensables : Don’t look back, le film de Donn Ala Pennebaker sur les années charnières du passage à l’électrique ; No direction home, de Martin Scorsese. A voir aussi : I’m not there de Tood Haynes avec Cate Blanchett éblouissante dans le rôle de Dylan.

Dylan sur internet. La toile est... tarantulesque ! Un point d’ancrage sûr : le site officiel bobdylan.com. Expecting rain recense tout ce qui se publie dans toutes les langues. On y trouve les setlists des concerts en direct. bobdylan-fr.com offre d’excellentes traductions des textes en français. Indispensable pour les non-anglophones qui veulent lire !

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