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"Un digne et salutaire usage de la raison"

mardi 18 octobre 2016, par Serge Bonnery

Le droit d’opposition est au fondement de toute citoyenneté. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 reconnaît à tout citoyen, au nom des droits de l’homme [1], le droit de s’opposer à une loi qui lui paraîtrait remettre en cause ces droits, sans pour autant perdre, par l’expression de cette opposition, son statut de citoyen.

Par extension, est reconnu, ici, le droit de s’opposer à quiconque remet en cause le fondement même de la citoyenneté. C’est donc être citoyen - faire œuvre de citoyen - que de s’opposer à qui tente de remettre en cause les droits dont je dispose non seulement en tant que citoyen mais aussi en tant qu’homme.

Dans son discours sur la liberté de la presse prononcé le 11 mai 1791 devant la société des Amis de la Constitution, Maximilien Robespierre fait du droit d’opposition une pierre angulaire de la transformation révolutionnaire de la société d’Ancien Régime.

« La liberté de la presse », dit-il, « est le plus redoutable des fléaux du despotisme ». Suivons Robespierre. « Les lois sont faites pour assurer à l’homme le libre développement de ses facultés ». Tout ce qui fait obstacle à l’établissement de ces lois contrevient aux droits de l’homme qu’il s’agit « d’opposer aux attentats qui les violent ». C’est pourquoi, dans cette lutte, « la liberté de la presse doit être entière et indéfinie » ou, ajoute Robespierre, « elle n’existe pas ».

Revenons sur le sens de l’adjectif « indéfinie » pour qualifier ici la liberté de la presse. Je pense qu’il faut, dans ce « indéfinie », entendre in(dé)finie. Que la liberté de la presse ne peut se concevoir que non-limitée. Autrement dit : la liberté de la presse est totale ou elle n’est pas.

Que veut le démocrate ? Rendre les hommes sages et paisibles au moyen d’un principe de justice. Ce que l’on pourrait traduire par : le bonheur. C’est aussi, dans l’absolu, ce que veut le monarque (monarchie = gouvernement d’un seul pour le bien de tous) tant qu’il n’est pas happé par la forme pervertie de son propre système, et de monarque devient despote (ou tyran).

Robespierre : « Le secret du despotisme (…) pour rendre les hommes sages et paisibles, ne reconnaît pas de meilleur moyen que d’en faire des instruments passifs et de vils automates » [2]. Tout le contraire d’une démocratie composée de citoyens suffisamment éclairés pour déceler ce qui, dans les lois, contrevient à leurs droits fondamentaux et les remettre en cause en tant que lois « scélérates » dès lors qu’elles leur seraient imposées. Contre de « vils automates », des citoyens éclairés/informés et, partant, en situation de décider par eux-mêmes de ce qui doit constituer leur bonheur. Autrement dit, des citoyens libres de penser et d’agir pour atteindre l’objectif du bien commun.

Il ressort que, dans une république, il ne saurait y avoir de délit d’opinion. Robespierre, toujours : « Les lois ne peuvent jamais punir aucun homme pour avoir manifesté ses opinions ». Mieux, l’opinion contribue de manière décisive à la manifestation de la vérité.

La vérité, pense Robespierre, ne se décrète pas. « Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou fausses, absurdes ou raisonnables ». Ici est exprimé le rôle fondamental du débat dans l’exercice de la démocratie. Selon Robespierre, la presse doit prendre toute sa part dans l’effort commun pour la manifestation de la vérité. C’est en ce sens que « la presse libre est la gardienne de la liberté » et que « la presse gênée en est le fléau ».

Laissons Maximilien Robespierre conclure : « Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen : publier librement ses pensées sur les vices ou sur les bontés des lois est le droit de tout homme et l’intérêt de la société entière, c’est le plus digne et salutaire usage que l’homme peut faire de sa raison… »


[1Dans son livre Relire la Révolution qui vient de paraître aux éditions Verdier et dont il sera souvent question dans cette rubrique justement consacrée à la relecture de la Révolution française à travers les textes de ses inspirateurs et de ses acteurs, Jean-Claude Milner analyse ce qu’il considère comme la singularité majeure du texte de la Déclaration de 1789 : la distinction, en même temps que le rapprochement (les deux dans un mouvement commun) de droits de l’homme ET du citoyen. Nous aurons à consacrer des pages futures à cette analyse et à la lecture qu’en donne Jean-Claude Milner au regard des situations et des enjeux dans le monde contemporain.

[2Quel autre but que celui de faire de nous « des instruments passifs et de vils automates » poursuit le système capitaliste/libéral dans lequel nous tentons de survivre et qui - nous aurons à y revenir - nous entraîne dans sa propre chute ?

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