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« L’histoire est un appel à la vigilance »

lundi 8 août 2016, par Serge Bonnery

Patrick Boucheron anime tous les jours du lundi 8 au vendredi 14 août (12 h 30) ses Conversations sur l’histoire au Banquet du livre de Lagrasse. Dans cet entretien, il parle de « ce que peut l’histoire », titre de sa leçon inaugurale au Collège de France, pour comprendre le présent et éclairer le futur.

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Patrick Boucheron - Photo Gallimard (tous droits réservés)

Après les attentats de janvier 2015, vous avez coécrit avec le romancier Mathieu Riboulet un livre, « Prendre dates », dans lequel vous prévenez que le « moment dangereux » adviendra lorsque « cela » - en l’occurrence les attentats - « deviendra supportable ». En sommes-nous là aujourd’hui ? Prendre Dates faisait l’hypothèse qu’un jour, on s’habituerait. On le voit aujourd’hui : après chaque nouvel attentat, nous nous retrouvons égarés, tristes et en colère car, en d’autres lieux, avec d’autres manières et une forme d’inventivité dans la haine qui surprend toujours, nous nous retrouvons face à la continuation du pire. Je suis très étonné et, pour tout dire, admiratif des ressources sociales qui font que, pour l’instant, « ça tient ». Ce qu’on attendrait des politiques est qu’ils nomment tous ceux qui, dans les associations, partout, font ce qu’ils ont à faire pour que, malgré tout, « ça tienne ». Et qu’ils leur rendent l’hommage qu’ils méritent.

Pourquoi, selon vous, « ça tient » ? Les malheurs du temps nous condamnent à l’optimisme. « Ça tient » grâce à une forme d’énergie sociale, de ténacité et de sérieux dans le travail, « ça tient » grâce à tous ceux qui, sur le terrain, par des actes minuscules mais courageux, contiennent le danger.

Le danger serait que les attentats deviennent « supportables » ? Quand, avec Mathieu, nous parlions de « supportable », ce n’était pas dans le sens d’indifférence mais plutôt d’acceptation de la situation. Là est en effet le danger, dans l’habitude dont les appels à la haine sont le signe. C’est pourquoi il faut que cela demeure inacceptable.

Un de vos livres, « Conjurer la peur », nous transporte à Sienne, en 1338, face à la peinture murale de Lorenzetti dans laquelle l’artiste exprime la crainte de voir la tyrannie supplanter le régime politique d’« autogouvernement » auquel les Siennois sont attachés. Conjurer nos peurs, est-ce la tâche de l’historien ? Les peurs sont d’autant plus insidieuses qu’elles demeurent vagues et incertaines. Conjurer la peur, ce n’est pas refuser l’affrontement. Au contraire. Je pense que pour sortir de l’angoisse de la menace que nous éprouvons aujourd’hui, il y aurait nécessité à nommer l’alternative qui serait par exemple, politiquement, de dire clairement s’il est acceptable ou non de limiter les libertés publiques, et jusqu’où. Conjurer la peur, c’est tenter de politiser l’angoisse. Ce qui nous menace, ce sont les allusions vagues, le brouillard des mots. Ceci dit, conjurer la peur n’est pas « que » la tâche de l’historien, c’est l’affaire de tous.

Quel serait alors le rôle particulier de l’historien ? Le métier d’historien consiste à rappeler le passé à la société, non pour l’apaiser mais au contraire l’inquiéter. Conjurer la peur, ce n’est pas la vaincre mais la réorienter vers ce qui constitue le danger véritable. Rappeler le passé exige aussi de rappeler tout le passé et ne pas se laisser obséder par une seule référence, celle que l’on voudrait nous imposer, en l’occurrence celle de la montée des nationalismes meurtriers des années 30. D’autres références peuvent, me semble-t-il, être utiles, comme par exemple la crise de la fin du XIXe siècle, avec la vague d’attentats anarchistes des années 1892-1894.

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Ambrogio Lorenzetti - Le bon gouvernement (Sienne, Palais Communal)

Vous êtes attaché à l’idée de « recommencements ». A vous entendre, il n’y aurait pas de commencements dans l’histoire, donc… pas de fin ? Le refus d’une pensée des commencements, c’est le refus d’assigner à l’histoire la tâche de chercher l’origine et d’enfermer notre devenir dans cette origine, donc dans une fin. Dire que l’histoire est sans fin ne signifie pas qu’elle est un éternel recommencement mais plutôt qu’elle n’a pas de finalité, qu’elle tient sa grandeur et sa faiblesse symboliques de n’avoir aucun au-delà, que ce que nous avons à vivre n’est rien d’autre que ce que nous vivons et que donc, régulièrement, cela recommence. En ce sens, l’histoire est un appel à la vigilance.

Comment exercer cette vigilance ? L’histoire est une discipline d’alerte. Pas du type héroïque des « lanceurs d’alerte », manière véhémente de prévenir des dangers, mais d’une alerte au sens de la veille permanente sur ce qui risque, si l’on n’y prête pas attention, de revenir. Nous avons à recommencer de très anciens gestes pour que, précisément, le danger ne revienne pas.

Les historiens, dites-vous, partagent avec les poètes la tâche de voir et comprendre le monde. Aurions-nous donc autant besoin de Michelet que de Rimbaud ? Oui parce que l’un et l’autre sont des voyants. L’histoire consiste à rendre visible. L’historien est quelqu’un qui donne à voir. Ses alliés sont à chercher du côté de l’action poétique. Ce n’est pas dans l’isolement mais dans le commun que l’on trouve à penser notre temps. Il s’agit de fendre la foule et trouver le lieu où construire une communauté de l’amitié.

Vous êtes professeur au Collège de France, institution selon vous porteuse d’un « élan humaniste ». Comment, à votre tour, souhaitez-vous porter cet élan ? L’institution a été créée dans les années 1530-1560, temps de trouble causé par les guerres de religion, en réaction à quoi se manifeste la volonté d’en faire un lieu ouvert à d’autres cultures et d’autres langues… Rendre active aujourd’hui une telle institution, c’est la rappeler non pas à la vérité de son origine mais à ses recommencements dans le temps. Cela veut dire deux choses : convoquer le passé mais aussi discriminer l’héritage. Il ne s’agit pas de se fondre dans l’humanisme du XVIe siècle mais le rappeler pour y trouver des motifs d’engagement et d’encouragement.

Vous souhaitez, dites-vous, « ne pas être inutile… » De quelle manière ?
Les historiens se doivent à la communauté sociale qui les supporte. La question, donc, de ce qu’ils doivent rendre à la société est sérieuse. Je pense que la production du savoir est importante politiquement. Elle est déjà une justification suffisante au fait que des chercheurs soient rémunérés pour cette tâche, laquelle justification peut rendre caduque la question de l’utilité de l’histoire. Quand on se demande : à quoi sert l’histoire ? On peut répondre à rien, c’est cela sa grandeur. Mais ce n’est pas une raison pour se montrer inutile. Pour moi, être utile signifie s’adresser à ceux qui veulent bien écouter.

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Patrick Boucheron - Conversations sur l’histoire (Banquet du livre de Lagrasse)

« Construire un nous » au Banquet du livre

Pour la sixième année consécutive, vous animez, du 8 au 12 août, les Conversations sur l’histoire au Banquet du livre de Lagrasse. Un temps particulier pour vous ? Le Banquet, c’est une histoire qui recommence différemment chaque année. C’est pour moi un moment de récapitulation de ce que j’ai lu, cru comprendre, aimé… Ce sera cet été la sixième saison, c’est-à-dire le moment où il faut peut-être penser que cette forme aura une fin…

« Ce qui nous sépare, ce qui nous relie » est le thème du Banquet de cette année. Or vous démasquez dans vos écrits les « sinistres idéologies de la séparation ». Qu’entendez-vous par là ? J’ai parlé des idéologies de la séparation dans ma leçon inaugurale au Collège de France en désignant précisément ce qui oppose du point de vue religieux. La question de la séparation est ambivalente. On peut avoir une vision religieuse du monde qui accepte la séparation. Pour ma part, je la refuse par principe mais je ne suis pas sûr d’avoir raison… Le titre de mes Conversations sera cette année : « Nous sommes séparés ». Nous le sommes entre nous et en chacun de nous. Je vais porter mon attention sur la faille intime qui fait que chacun de nous est séparé de lui-même.

Cette faille ne peut-elle être aussi ce à partir de quoi nous sommes reliés ? C’est ce que l’on peut appeler, avec l’anthropologue Gérard Lenclud, « le pari de l’universel ». Comment sauver une idée de l’universalité ? En reconnaissant l’altérité en nous, en finissant par la désirer et en construisant un « nous » qui ne soit pas d’indifférence mais d’amour des différences. Le philosophe Mathieu Potte-Bonneville parle de cette « qualité de nous » que les attentats mettent à l’épreuve. Un jour on s’attaque à une foule écoutant du hard rock, un autre à six personnes célébrant une messe. Peut-être que, personnellement, je n’aime pas plus le hard rock que je n’honore le dieu des chrétiens, mais à chaque fois je suis touché. Et je ne suis pas obligé de dire que l’essence de la France, c’est le hard rock ou les racines chrétiennes. C’est juste que nous sommes faits de ces différences.

Un été avec... Machiavel

Tous les matins à 7 h 54 du lundi au vendredi sur France Inter, jusqu’au 28 août, Patrick Boucheron propose de passer « Un été avec Machiavel ».

Que racontez-vous dans ce feuilleton ? Le retour des « moments machiavéliens ». C’est-à-dire le fait que reviennent régulièrement de ces moments d’incertitude où l’on doute de nos convictions (en l’occurrence, pour Machiavel, républicaines), sans pour autant accepter d’y renoncer. Il s’agit, dans cette émission, de faire l’histoire, non pas de l’œuvre de Machiavel mais de la manière dont elle fait irruption dans notre vie.

Machiavel, rappelez-vous, était un homme « si intensément » de son temps qu’il est « toujours du nôtre ». En quoi est-il encore « au cœur de la bataille » ? C’était un homme d’action. Il s’est mis à écrire quand il enrageait de ne plus agir et il a inventé, par l’écriture, une forme d’action puissante sur son temps. Machiavel mène un combat politique qu’il place au cœur des mots et de la désignation. La bataille, pour lui, est dans les mots et le souci de rendre visible l’alternative que pose toute décision politique.

Dans « ce temps de hâte qui veut tout de suite en finir avec tout » dont parlait déjà Nietzsche, vous revendiquez le droit de « faire halte ». En quoi est-ce une nécessité urgente ? Machiavel a une formule pour désigner cela : « Se hisser sur la montagne pour voir la plaine » et inversement. On peut l’entendre dans un sens militant mais aussi pictural. Pour peindre son motif, le peintre doit trouver la bonne distance. Il faut de la patience pour peindre. La halte ne consiste pas à baisser la garde. Elle permet un travail de lenteur pour être plus efficace.

Patrick Boucheron en bref

Historien médiéviste, Patrick Boucheron est titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècles) » au Collège de France. Il a notamment publié :
Aux éditions Verdier. L’entretemps, réflexion sur les lieux du politique ; Léonard et Machiavel, sur « le sentiment d’urgence » que partagent le peintre et le philosophe ; Prendre dates, coécrit avec Mathieu Riboulet.

Aux éditions du Seuil. Conjurer la peur, essai sur la force politique des images (collection Points). Aux éditions Fayard. Patrick Boucheron a dirigé une Histoire du monde au XVe siècle ; Ce que peut l’histoire, texte de la leçon inaugurale prononcée le 17 décembre 2015 au Collège de France.

Aux éditions Gallimard. Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives (ouvrage collectif). Postface à Mes ego-histoires de Georges Duby.

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