Les cahiers de Serge Bonnery

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Kafka 130 ans

mercredi 3 juillet 2013, par Serge Bonnery

Il y a cent-trente ans, le 3 juillet 1883, naissait Frank Kafka à Prague, dans un appartement du rez-de-chaussée d’une maison bourgeoise située aux portes du quartier juif, dans Stare Mesto . Pour conserver ce lien, sa présence, relire donc un passage de son journal, tel que Laurent Margantin en propose ici une nouvelle traduction. Voici l’extrait, donné en lecture dans le cadre de nos disséminations.

Kafka vénéneux

Octobre 1911 Je suis nerveux et vénéneux. Hier avant de m’endormir j’avais en haut à gauche dans ma tête une petite flamme froide et vacillante. Au-dessus de mon œil gauche une tension s’est déjà installée. Si j’y pense il me semble que je ne serais même plus capable de supporter le bureau si on me disait que je serai libre dans un mois. Et pourtant au bureau je fais en général ce que je dois faire, suis très calme quand je peux être sûr que mon chef est satisfait et ne ressens pas ma condition comme terrible. Hier soir d’ailleurs je me suis mis exprès dans un état apathique, me suis promené, ai lu Dickens, étais ensuite un peu mieux et avais perdu la force de ressentir la tristesse que je considérais comme justifiée, quoiqu’elle m’a semblé avoir un peu reculé, ce qui m’a fait espérer un meilleur sommeil. Il a été un peu plus profond, mais pas assez et souvent interrompu. Pour me consoler je me suis dit que j’avais certes réprimé une nouvelle fois le grand mouvement qui était en moi, mais que je ne voulais pas me laisser aller comme autrefois après de telles périodes, que je voulais aussi rester conscient des suites douloureuses de ce mouvement, ce que je n’avais jamais fait autrefois. Peut-être pourrais-je ainsi trouver une fermeté cachée en moi-même.

traduction de Laurent Margantin (tous droits réservés)

En prolongement de cet extrait du journal de Franz Kafka, un itinéraire praguois (toujours en cours d’écriture)

Perspective Kafka - Praha - Janvier 2013

Station # 1

« Bonheur d’être en compagnie d’êtres humains ». La rue grouille. Stare mesto. Le ciel est bleu. Marché jusque là. Dans le froid piquant d’un matin de janvier. Sur Staromestské, les passants vont et viennent, se croisent, emmitouflés. Quitter la presse. Laisser Parizska, ses façades opulentes, dorées, ses magasins de luxe. Pris à gauche. Namesty Franze Kafky, juste là. Une rue étroite et très vite à main droite, sa maison natale. A l’angle de Maiselova et de Kaprova. Aux portes du quartier juif. Anecdote ? Idôlatrie ? La façade. La plaque de rue. Namesty Franze Kafky. Stare mesto. Praha 1. La plaque de rue qui, sur fond rouge vif, porte son nom. Anecdote ? Idôlatrie ? Qu’immporte. Bonheur d’être ici, dans sa compagnie.

Station # 2

« Moi, moi seul, le spectateur de l’orchestre ». La musique, ici, est celle de la rue. Les voitures. Le tramway dont les roues crissent dans les interstices. Je ne sais plus qui parle à mon oreille. Côté Kafky, le rez-de-chaussée du bâtiment au style épuré, sobre, façade ocre délavé, vieux rose, d’où la peinture par endroits s’est écaillée, contrastant avec les façades baroques, ampoulées, faussement riches, vraiment surchargées, présente l’exposition Kafka. Une pièce. Quelques panneaux. Lumière chaude à l’intérieur qui donne envie d’entrer, ne serait-ce que pour réchauffer les mains gercées de froid. Au pied du mur extérieur, un panneau indiquant une station de taxis. Côté Maiselova, sur la vitre, sa signature, long trait blanc. Jouxtant cette fenêtre, la suivante : une boutique de souvenirs.

Station # 3

L’angle de la façade est arrondi. La peinture vieux rose arrachée par plaques. Un fil rouillé - de téléphone ? d’électricité ? quoi d’autre ? - descend le long de la paroi pour s’ancrer dans une poignée de fer. Et dans cet arrondi, son visage posé. Sculpté - fondu ? - dans le noir de l’acier. Visage grave, comme toujours sur les photographies. Le regard ailleurs. Où ? Loin. Les traits torturés par l’insomnie. Le mal de crâne dont il se plaint à longueur de journaux. « Insomnie presque totale... » / Le mal « sur sa tempe comme le mur sent la pointe du clou qu’on doit enfoncer en lui » / « Morose, faible... » / « Mal dormi » / La litanie des « jours vides » etc... Ses traits, donc. « Dans ce froid maudit, mon visage altéré, les autres incompréhensibles ». Les autres. Si loin. Le regard. Si flou. Si déjà parti.

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