Les cahiers de Serge Bonnery

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« Il faut recréer du proche »

mercredi 29 juin 2016, par Serge Bonnery

Le romancier - prix Goncourt en 1990 avec Les champs d’honneur aux éditions de Minuit - publie chez Grasset, sous le titre Tout paradis n’est pas perdu, le recueil de ses chroniques sur la laïcité parues dans l’Humanité.

Invité en ce début d’été à la fête du Travailleur Catalan, l’hebdomadaire communiste des Pyrénées-Orientales, il présente Stances, son spectacle de poésies et de chansons jeudi 30 juin à Alénya, vendredi 1er juillet à la librairie Torcatis de Perpignan. On pourra aussi le rencontrer le 2 juillet au Bocal du Tech, près d’Argelès-sur-Mer, sur le stand des Amis du Travailleur Catalan, pour la fête proprement dite.

C’est à l’occasion de sa venue dans les P.-O. que Jean Rouaud nous a accordé un entretien.

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Photo J.-F. Paga - Editions Grasset (tous droits réservés)

Dans quelle circonstance avez-vous été invité à devenir chroniqueur à l’Humanité ? J’avais déjà, dans le passé, signé des chroniques littéraires dans l’Humanité. Le directeur de la rédaction, Patrick Apel-Muller, m’a lancé une nouvelle invitation. L’idée était de se confronter à la politique. Ça m’a intéressé, mais je voulais quelque chose de suivi. Notre époque est traversée par des lignes de force. J’ai choisi d’interroger l’une d’elles tout au long de l’année où les chroniques sont parues, chaque mardi, d’avril 2014 à juin 2015.

Pourquoi avoir choisi le « fil rouge » de la laïcité ? Aux élections municipales de 2014, plusieurs mairies ont été remportées par le Front national et la suppression des menus de substitution dans les cantines scolaires a été l’une des premières mesures prises par ces élus. Ce qui m’a interrogé, c’est qu’il s’est trouvé des gens de tous horizons, de droite comme de gauche, pour soutenir cette décision au nom de la laïcité alors qu’elle était manifestement discriminatoire.

Pensez-vous que la confusion s’est installée dans l’usage que l’on fait aujourd’hui de l’idée de laïcité ? Il y a un fait historique. La loi de 1905 a été négociée uniquement avec la religion catholique qui était très largement dominante à l’époque. Je rappelle que l’islam était alors inexistant dans le pays, les musulmans algériens n’ayant même pas, à l’époque, le statut de citoyens. On ne peut pas appliquer une loi à ceux à qui elle n’était pas destinée à l’origine.

Il faut donc la revoir ? Si la loi en question est utilisée pour stigmatiser les musulmans, il faut en effet la revoir. Et admettre que la loi de 1905 a été faite d’accommodements avec les usages du catholicisme : les fêtes religieuses catholiques sont restées jours fériés, poisson le vendredi...

Cela vous rappelle des souvenirs d’enfance ? Je fais en effet retour, dans les chroniques, à l’époque de mon enfance, dans les années cinquante, où dans ma région, les femmes ne sortaient jamais sans un fichu sur la tête et où il ne nous serait pas venu à l’idée de manger de la viande le vendredi ! Mais ce n’est pas la peine de regarder si loin en arrière. J’étais il y a quelques jours à Vannes et un élève d’un lycée de Rennes me rappelait qu’il y a quelques années encore, il y avait un aumônier dans l’établissement...

Comment le romancier que vous êtes à l’origine est-il devenu essayiste ? Un roman, lorsqu’il paraît, appartient déjà au passé. Le temps d’écriture est long et l’histoire qu’on y raconte remonte souvent loin dans le temps. Il m’est arrivé d’éprouver, dans le roman, la sensation de rater le présent et j’ai alors ressenti le besoin d’intervenir dans ce présent, le commenter. C’est un risque. Je l’assume.

Le recueil des chroniques se termine par la « promesse d’une nouvelle source de curiosité et d’intérêt pour nos vies communes ». A-t-on perdu le sens du commun qu’il faille le réinventer ? Je mène, toujours pour l’Humanité, une réflexion sur le lointain. Le capitalisme a tout intérêt à instaurer le plus de distance possible entre ceux qui profitent du système et ceux qu’il épuise. Car plus la distance est grande, plus la révolte est difficile. Tout concourt à nous déposséder d’une relation de proximité. Il faut recréer du proche. Il n’y a rien de plus dangereux, pour le système dominant, que la prise de conscience d’un groupe...

Stances

Jean Rouaud présente jeudi 30 juin à 19 h au théâtre d’Alénya puis vendredi 1er juillet à 18 h à la librairie Torcatis de Perpignan son spectale Stances.

« Stances est conçu comme un journal », explique l’auteur. « Il est divisé en six rubriques : art, médias, sciences, culture, politique et littérature. Pour chacune de ces rubriques, j’ai écrit un texte poétique et une chanson dont j’ai composé la musique ».

Jean Rouaud aime la chanson. Il a écrit des textes pour Juliette Greco notamment. Avec Stances, il se fait auteur-compositeur à part entière et donne de la voix. « Les auteurs, constate-t-il, ont été un peu dépossédés de la lecture de leurs textes par les comédiens. J’avais le désir de redonner leur propre voix à mes textes... ».

Le spectacle revêt aussi une dimension politique : « Je ne prends pas la parole pour dire que l’organisation du monde telle qu’on la subit aujourd’hui est ce qui se fait de mieux... »

Stance est un mot qui désigne un genre poétique et qui - de l’italien stanza - signifie demeure. Où demeurer ? Où devons-nous nous tenir pour regarder et vivre le monde ? C’est l’une des questions qui parcourt tout l’œuvre de Jean Rouaud.


Tout paradis n’est pas perdu, de Jean Rouaud. Editions Grasset. 188 pages. 17 euros.

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