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Claude Massé, l’homme liège

lundi 27 juin 2016, par Serge Bonnery

Le livre Claude Massé, l’homme liège qui rassemble quelque 75 heures de conversations durant lesquelles l’artiste parle de son art, de ses créations et de sa collection d’« art-autre » vient de paraître aux éditions Trabucaire. Il est le résultat non seulement d’un long travail mais porte surtout témoignage d’une complicité qui s’est transformée au fil des jours en une amitié profonde.

En guise de mise en bouche, quelques extraits de l’avant-propos dans lequel je raconte la genèse du projet et les conditions de sa réalisation.

Claude Massé, l’intranquille

Au point d’ancrage de l’image et du verbe, Claude Massé polit, découpe, entaille. Le collage, qu’il soit sur papier ou sur liège, est pour lui l’équivalent d’un travail d’écriture. A partir d’un regard échangé, d’une impression, d’un mot cueilli au hasard, dans la rue, à la terrasse d’un café ou au cours d’une conversation amicale : dire le monde.

La suberaie, ce mot désignant la plantation de chênes-lièges et qu’à ma grande déception, les dictionnaires de langue française ignorent, la suberaie - donc - fut un terrain de jeu privilégié pour l’enfant que ses parents amenaient, en compagnie de sa sœur, passer le dimanche à Taillet, petit village du Vallespir perdu dans la montagne. L’écrivain Ludovic Massé, père de Claude, y comptait un collègue instituteur et ami cher en la personne de Victor Crastre chez qui la vie prenait toujours un tour enchanteur et surréaliste. « Nous montions en autobus », se souvient Claude. C’est ici, dans la suberaie de Taillet, que l’on aperçoit sur une vieille photo froissée et jaunie, une photo en noir et blanc d’autrefois, l’enfant, embrassant le tronc d’un chêne-liège. Premier contact avec l’écorce rugueuse, première sensation, premières odeurs de sève et de sous-bois putréfiés. Tout, déjà, là, dans ce premier geste.

Quatre vingts ans plus tard, pour les besoins de ce livre, nous sommes revenus marcher parmi les chênes-lièges de Taillet dont certains l’ont vu naître. Ce jour de Toussaint ensoleillé et chaud, l’œil pétillant de malice, œil d’aigle que le moindre détail attire, Claude ne dit rien mais son attitude me permit de mesurer ce qui, de lui, s’était joué ici, au temps de la prime enfance. J’ai compris à ce moment-là que, pour Claude Massé, le liège est une vocation. Que ce n’est pas lui qui a choisi le liège comme matériau de création mais l’inverse. Le liège l’a élu. Claude Massé : l’homme-liège.

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Claude Massé au pied d’un chêne-liège centenaire, dans la forêt de Taillet (photo Roman Bonnery)

Les entretiens qui forment la substance de ce livre ont été réalisés entre l’automne 2014 et l’automne 2015. Quatre saisons de rendez-vous quasi hebdomadaires, sauf lorsqu’un empêchement indépendant de nos volontés nous tint éloignés - jamais bien longtemps - l’un de l’autre. Toujours tôt le matin, dans les environs de l’aube, autour d’une tasse de café noir dont la surface était protégée d’un mouchoir de papier blanc. Les grains de sucre à portée de main.

Face à face, nous regardant, nous épiant, nous écoutant, nous avons partagé plus de soixante dix heures d’échanges qui ont tous été enregistrés avant d’être décryptés. Au commencement, mon intention était de cadrer chacun des entretiens autour d’une thématique bien précise accompagnée d’une batterie de questions préalablement formulées. La technique la plus basique - et souvent la plus efficace - de l’entretien journalistique. J’ai pratiqué mille fois cette méthode avec succès. Avec Claude, ce fut un fiasco !

Je m’aperçus en effet très vite que le cadrage préalable de l’entretien cadenassait mon interlocuteur plus qu’il ne favorisait sa libre expression. Claude n’avait de cesse de sortir du cadre, de passer en touche comme on dit au rugby. Cadrage… débordement ! Il rusait, avec un sourire entendu qui, ai-je bientôt compris, m’adressait un signe. Je pouvais toujours courir, avec mes questions soigneusement listées ! L’herbe est plus verte le long des chemins de traverse : quel imbécile prétentieux je fus de penser que je pouvais ignorer le penchant de l’artiste à arpenter les sous-bois plutôt que l’asphalte des autoroutes. Je changeai donc de tactique et décidai de lancer l’entretien puis de laisser la parole de Claude trouver son rythme. Mon travail consista alors à créer un espace propice à son déploiement. Je fus souvent payé de longs silences. Contre toute attente, ils furent parmi les moments les plus intenses de nos rencontres. Les mots ne disent jamais tout. Et il arrive que tout se dise hors des mots.

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Ensemble, dans la suberaie de Taillet (photo Roman Bonnery)

Notre projet fut de dessiner le parcours singulier d’un homme dans le monde complexe de la création contemporaine, en marge des grands courants de l’histoire de l’art et tenter de dire en quoi ce parcours fait sens au regard de la réalité historique et sociale dans laquelle il s’inscrit.

Claude Massé porte en lui une blessure qui se reproduit à l’infini dans les incises que, d’une main sûre, il inflige à ses lièges. Ce « caché » qui n’apparaît jamais dans nos conversations - sinon en filigrane - est l’essence même de son langage. Claude Massé porte le poids d’une intranquillité qui nourrit son œuvre et que son œuvre ne parvient pas à apaiser.

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Patot de Claude Massé (Photo Roman Bonnery)

Les Patots, ces visages de liège dont nous avons voulu peupler ce livre, visages qui rient d’eux-mêmes autant qu’ils se rient de nous, nous renvoient à notre propre fragilité, à nos incertitudes, à la difficulté que chacun éprouve à se tenir droit dans le monde. A cette angoisse, Claude Massé répond par l’allégresse de l’acte créateur, comme un pied-de-nez à l’inquiétude qui le fonde. La signature de son humanité.


A lire aussi sur L’Epervier incassable : Claude Massé l’intranquille (sur l’exposition rétrospective de Bages)

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