Les cahiers de Serge Bonnery

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« Rouvrir les sentiers de l’imagination »

mercredi 25 mai 2016, par Serge Bonnery

[Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l’Institut d’études politiques de Lyon. Il a également été chroniqueur de Charlie Hebdo. Il milite aujourd’hui à la Fédération anarchiste].

La gauche, dites-vous, est « dans le brouillard ». Pourquoi ? Historiquement, la gauche en France a eu deux grands pôles : communiste et socialiste. Or, ils ont perdu leur boussole : le communisme s’est abîmé dans le totalitarisme stalinien et le PS s’est noyé dans le néolibéralisme. Au-delà, les partis politiques sont largement bureaucratisés sur des bases hiérarchiques, ils se sont sclérosés intellectuellement et la professionnalisation politique les a rongés. Une boussole et d’autres formes d’organisation seraient à construire, mais la gauche radicale qui a réémergé à partir de 1995 en a été incapable.

Dans Nuit Debout, vous voyez des « potentialités novatrices… » Comment traduire politiquement un tel mouvement ? C’est un mouvement composite et mouvant, avec des réalités différentes en fonction des villes. Il ne faut donc pas se précipiter sur le diagnostic, d’où l’expression prudente de « potentialités ». C’est d’abord une libération de la parole contre la domination de la loi capitaliste de l’argent-roi dans nos vies. C’est également l’esquisse de liens entre une parole émancipée et une action collective. On a aussi l’amorce d’espaces délibératifs envisageant d’autres fonctionnements politiques que nos Etats de droit oligarchiques appelés indûment « démocraties ». Quelque chose comme une coopération d’individus tâtonne. Peut-on inventer des organisations politiques qui ne soient pas des partis, trop calés sur le centralisme bureaucratique de l’Etat-nation moderne ? C’est un des difficiles défis qui me semble posé en pointillé.

Vous semblez prendre acte de l’éclatement de la gauche mais vous y voyez une chance… Laquelle ? Nous sommes devant un paradoxe. Pour explorer les voies d’une société non capitaliste, nous avons besoin d’action organisée, mais les organisations politiques existantes sont surtout un obstacle à cette réinvention. « Le mort saisit le vif », écrivait Marx. Le passé mort empêche le présent vivant de se déployer. Le discours de « l’unité » à tout prix sert fréquemment à maintenir l’hégémonie des formes anciennes. Or, il faut rouvrir les sentiers de l’imagination.

Vous distinguez trois gauches, la social-libérale, la nationale-étatiste et une troisième, « émancipatrice, internationaliste et libertaire » : comment peut-elle émerger ? Le social-libéralisme s’est vendu corps et âme à l’ordre marchand. La gauche radicale qui le conteste apparaît écartelée entre un national-étatisme montant et une utopie pragmatique. Le national-étatisme, sacralisant la nation et l’Etat comme seules solutions à la mondialisation capitaliste, est surtout une modalité régressive du « c’était mieux avant » nostalgique, peu en prise sur le cours réel de la politique à l’ère de la globalisation. On ne peut guère espérer qu’une troisième possibilité se bâtisse à partir des organisations existantes largement gangrénées. C’est dans les mouvements sociaux, les associations locales, les expérimentations alternatives (AMAP, universités populaires, coopératives, ZAD, etc.), que les aspirations et les pratiques apparaissent les plus en phase avec une gauche d’émancipation, libertaire et internationaliste. C’est aussi parmi les nouvelles générations et les déçus des partis que l’on pourrait puiser des ressources pour cette troisième gauche. J’ai moi-même été jadis membre du PS à la fin des années 1970, puis des Verts, du NPA… en ayant rejoint aujourd’hui les rangs de la Fédération Anarchiste.

Vous pointez des failles spirituelles dans la pensée de gauche pour faire face au djihadisme. Lesquelles ? La question spirituelle, entendue comme l’exploration individuelle et collective du sens et des valeurs de l’existence, n’appartient pas aux religions mais à tout un chacun. La gauche social-libérale participe au dessèchement spirituel propre au règne marchand. La gauche radicale est souvent trop empêtrée dans son hostilité aux religions pour dissocier le spirituel du religieux. Le djihadisme propose des absolus meurtriers à partir du vide spirituel. C’est dans la culture populaire, et notamment dans la chanson, que l’on trouve les traces d’une quête spirituelle nourrie d’une éthique de la fragilité alternative, de Barbara à Louane, en passant par Eddy Mitchell, Alain Souchon ou la rappeuse Keny Arkana.

Les enjeux libertaires

« La pensée anarchiste porte historiquement des jalons quant à deux impensés à gauche : la concentration du pouvoir, qui a participé aux défaillances staliniennes et sociales-démocrates, et la place de l’individu dans l’émancipation sociale », analyse Philippe Corcuff.

Mais, ajoute-t-il, « l’anarchisme doit se rénover ». Pour ce faire, il propose trois pistes : « Devenir davantage pragmatique, en se préoccupant avant tout des effets de l’action sur le réel, sans se perdre dans le seul affichage dérisoire de looks libertaires » ; « refuser l’Etat tout en valorisant les institutions publiques, un tel anarchisme institutionnel récusant l’intégration verticale de l’ensemble des institutions autour d’un seul axe hiérarchique, mais pas les protections d’institutions radicalement transformées et démocratisées » ; enfin, « la légitime critique anarchiste des religions ne doit pas conduire à déserter le terrain spirituel du sens de la vie, ni nourrir une insensibilité vis-à-vis des discriminations à base religieuse, comme l’islamophobie aujourd’hui ».

Bibliographie

Ces dernières années, Philippe Corcuff a fait paraître trois livres :
Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard (Textuel)
Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte (Editions du Monde libertaire)
Pour une spiritualité sans dieux (Textuel).


Philippe Corcuff sera vendredi 27 mai à la librairie Torcatis de Perpignan avec la participation du groupe Pierre Ruff de la Fédération anarchiste.

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