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« Cervantès à jamais intemporel »

lundi 23 mai 2016, par Serge Bonnery

[Michel Moner est professeur émérite d’espagnol à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès, président honoraire de la Société des hispanistes français et ancien membre de la Casa de Velázquez. Il a notamment publié Cervantès Conteur, Écrits et paroles, (Casa de Velázquez, 1989). Il a participé à l’édition des œuvres romanesques complètes de Cervantès dans La Pléiade (Gallimard, 2001)].

Quelles figures de Cervantès sont-elles parvenues jusqu’à nous ?
On pense évidemment à Don Quichotte. Et à Sancho Pança. Figures majeures, aux silhouettes aisément reconnaissables sur un théâtre d’ombres, mais qu’on ne saurait détacher de Rossinante et du grison, dans ce quatuor bigarré qui a inspiré tant d’illustrateurs. Quant à Dulcinée, autant la chercher dans les étoiles : il n’en reste pratiquement que le nom. Substantivé, certes, comme celui de Maritorne. Et suave à souhait. Mais ses contours nous échappent. La servante d’auberge nous est plus familière.

La postérité est capricieuse, qui retient aussi bien un personnage subalterne - tel Maître Pierre, le malandrin reconverti en montreur de marionnettes - et ignore bien des protagonistes, parfois de tout premier plan, comme l’héroïne éponyme de La Galatée, ou les deux hyperprotagonistes de Persilès et Sigismond. Mais au-delà de tel ou tel caractère haut en couleurs, ce que Cervantès nous a légué tient peut-être, de façon plus subtile, dans la configuration de véritables galeries de portraits ou d’esquisses, qui semblent reliés par des fils invisibles.

Chaque personnage est un avatar. À la fois miroir et reflet d’un autre personnage. Mais aussi, un adepte du masque, bien souvent travesti, ou emporté dans un tourbillon de jeu de rôles – n’oublions pas que Cervantès était également homme de théâtre. Ce principe est particulièrement à l’œuvre dans Don Quichotte. Mais il se vérifie également à l’échelle du corpus cervantin où gravitent de véritables constellations de personnages qui s’attirent ou se repoussent, dans un fascinant jeu de clones, et qui passent leur temps à changer de vêtements, de genre, d’identité. Comme dans une gigantesque partie de cache-cache. À découvrir...

Comment et en quoi nous parle-t-il à travers les siècles ?
Les raisons sont nombreuses, qui font que les textes de Cervantès nous parlent. Comme tant d’autres « classiques », ils sont de formidables palimpsestes. Des catalyseurs d’écriture qui font que les mots qu’ils nous donnent à lire n’ont plus le même sens après qu’on les a lus. Des bibliothèques y sont convoquées et mises en gerbe, dans de nouveaux agencements. Les arcanes du mythe y sont revisités. Déconstruits et restitués, sous une encre nouvelle.

Le conte et la légende, encore vibrants de tous les échos de la place publique, y façonnent un art de dire où le geste et la voix l’emportent sur la plume. Le livre lui-même est taillé en pièces. Le manuscrit tronqué et dénaturé : transcrit en langue arabe ! Jeté dans une brocante, au milieu des chiffons ! La figure de l’auteur virevolte dans une nébuleuse d’où émerge l’improbable profil d’un Maure énigmatique et présumé menteur : Cid Hamet Benengeli. Tout à la fois auteur, narrateur, personnage, et chroniqueur de sa propre chronique. Les catégories textuelles s’enchevêtrent et ne sont convoquées que pour être abolies dans le flot des mots qui emporte le récit et ses multiples gloses. On ne voit plus le monde de la même façon, après avoir plongé dans ce bouillonnement. À commencer, bien sûr, par les moulins, qui nous paraissent différents, depuis que Don Quichotte s’y est livré à un numéro de haute voltige. Ridicule !

À ce point ?
Ne nous laissons pas abuser. Par-delà les situations grotesques, farces, gags et autres quiproquos qui parsèment la trajectoire des protagonistes, la fable cible d’autres enjeux. La trame carnavalesque elle-même n’est pas sans réminiscences de la vieille danse macabre. La vie et la mort, le rêve et la réalité s’y entrelacent. Et la folie, partout présente, y questionne les fondements de la raison.

En quoi est-il notre contemporain ?
S’il faut entendre par là qu’il y aurait des raisons de voir trôner la figure de Cervantès parmi les images des stars qui obstruent les couvertures de nos magazines, on peut penser qu’elles ne manquent pas. Voilà plus d’une décennie, en effet, qu’il n’en finit pas de défrayer la chronique, à travers les célébrations d’un quatre-centième centenaire à rallonges, qui permet de passer ses œuvres en revue et confère, cette année, à la date anniversaire de sa mort (23 avril 1616) un éclat particulier.

Mais au-delà de ce feu d’artifice, la flamme que porte Cervantès a fait de lui le contemporain de bien des écrivains et des artistes, dont la liste ne saurait être dressée ici, même si l’on est tenté d’associer à son nom celui de Borges, d’Orson Welles ou de Picasso... Et nul doute qu’elle éclairera encore bien des générations. Et que chacune se reconnaîtra, dans le jeu de miroirs que l’auteur de Don Quichotte déploie à travers son œuvre. Tout comme Shakespeare, son contemporain magnifique, Cervantès est à jamais intemporel.

Une biographie

« On ne peut pas dire que Cervantès a laissé une trace dans l’Histoire, en dehors de l’Histoire littéraire, s’entend », explique Michel Moner. « En revanche, il est clair que l’Histoire a laissé des traces sur l’homme, qui a perdu, non pas son bras - comme il est dit trop souvent -, mais l’usage de son bras, lors de la fameuse bataille navale de Lépante en 1571 ». Homme de guerre donc.

Michel Moner raconte : « Capturé par des barbaresques alors qu’il rentrait en Espagne, il demeure cinq ans dans les bagnes d’Alger (1575-1580) avant de retrouver la liberté. De retour en Castille, on lui confie une brève mission à Oran (1581) et, alors qu’il rêvait d’une charge de gouverneur aux Amériques, il est employé à des tâches subalternes, qui lui vaudront quelques déboires : il sera tour à tour excommunié et jeté en prison ».
Entre temps, Cervantès « a eu une fille naturelle et s’est marié à Esquivias (1584) avec Catalina de Palacios, dont il n’aura pas d’enfant ».

Bref, poursuit Michel Moner, « Cervantès ne laisse à l’Histoire qu’une biographie. À la fois riche et lacunaire. Aucun portrait fiable, hormis celui qu’il brosse de lui-même dans le prologue aux Nouvelles exemplaires : le tableau censé le représenter est apocryphe ! Aucune trace probante de ses restes ! ». Et, donc, quelques questions demeurées sans réponse : « De quoi nourrir les conjectures », reprend Michel Moner. « Comme ce cercueil récemment exhumé, portant ses initiales... Formidable témoin de son temps, à travers son œuvre, l’homme est resté en retrait : dans l’ombre de l’Histoire »...

L’écrivain et son temps

1547 : naissance de Miguel de Cervantès à Alcalà de Henares. Mort de François 1er.
1553 : mort de Rabelais.
1564 : naissance de Shakespeare.
1571 : Cervantès est blessé de deux coups d’arquebuse à la bataille de Lépante.
1575 : il est fait prisonnier par des corsaires au large de la Catalogne et remis au pacha Hassan d’Alger.
1582 : rédaction de La Galatée.
1584 : il épouse Esquivias Catalina de Palacios Salazar Vozmediano.
1592 : mort de Montaigne.
1596 : naissance de Descartes.
1605 : première publication de Don Quichotte.
1616 : le 22 avril, Cervantès meurt à Madrid. Shakespeare décède la même année.

Quelques pistes bibliographiques

Les œuvres romanesques complètes de Miguel de Cervantès sont disponibles en deux volumes sous coffret dans la Bibliothèque de la Pléiade. Cette édition française de référence a été réalisée sous la direction de Jean Canaveggio avec la collaboration de Michel Moner, Claude Allaigre et Jean-Marc Pelorson pour les traductions, notices et notes. Elle comprend : La Galatée, Don Quichotte (volume I), les Nouvelles Exemplaires et Persilès (volume II).

La même édition de Don Quichotte est disponible en poche chez Folio Gallimard.
Jean Canaveggio est l’auteur de Don Quichotte du livre au mythe, quatre siècles d’errance, et de Cervantès aux éditions Fayard.


A lire aussi sur l’Epervier Incassable : « Don Quichotte, cet hurluberlu magnifique », un entretien avec Michel Moner.

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