Les cahiers de Serge Bonnery

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La subVERSion (collage DADA)

vendredi 29 avril 2016, par Serge Bonnery

[Cette intervention a été réalisée dans le cadre de la dissémination du mois d’avril proposée par la WebAssoAuteurs sur le thème de l’irrévérence]

« Dada incarne la tentative la plus radicale d’interroger les valeurs, convenances et représentations dominantes afin d’en montrer l’absurdité – une stratégie décisive qui conserve aujourd’hui encore tout son sens et toute son actualité »

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(collage serge bonnery)

1 - JEU DADA (1)

table de subVERSion

vous serez privé de dessert
mon cher
si vous ne ruminez pas votre récitation !

table de subVERSion

si vous n’engloutissez pas vos tables de multiplication
mon cher
vous serez privé de dessert

table de subVERSion

et votre VERSion latine ?
vous comptez en résoudre les difficultés en lapant votre soupe aux VERmicelleS ?

table de subVERSion

privez-moi de dessert
tant que vous voudrez (supplie l’enfant)
mais pitié
ne me privez pas de vers

Refrain

n’attendez pas votre dernier jour
faites des vers
à l’endroit
à l’envers

à l’envers
à l’endroit
faites des vers
n’attendez pas votre dernier jour
(ce serait vraiment trop bête)

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(collage serge bonnery)

2 - Dada et l’Obériou

L’Obériou - mouvement poétique russe créé en 1927 - un art faussement naïf au service de la subVERsion.

Bref historique. [1]

A l’automne 1927, un groupe de jeunes poètes composé de Nikolaï Zabolotski, Daniil Harms, Alexandre Vvedenski et Igor Bakhterev fondent un « groupe d’art de gauche » qu’ils nomment l’Obériou (association pour l’art réel).

Ce mouvement a été considéré comme la dernière avant-garde russe avant la Grande Terreur qui a vu nombre de poètes - et parmi eux des Obérioutes - déportés ou fusillés.

Le groupe a eu une existence éphémère, de l’automne 1927 et avril 1930, date de sa dernière apparition publique. Les Obérioutes avaient marqué les esprits lors de la soirée des « Trois heures de gauche » organisée le 24 janvier 1928 à la Maison de la Presse de Leningrad. Ce soir-là, plusieurs poètes se distinguent : Vvedenski lit ses textes à cheval sur un tricycle, Harms est juché sur une armoire et Zabolotski entre en scène porté dans une malle d’où il sort vêtu d’une capote de l’Armée rouge.

Cette situation provocatrice n’est pas sans rappeler l’ambiance du Cabaret Voltaire lors de la création de DADA à Zurich en 1916 puis les manifestations subVERSives de ce même DADA dans le Paris du début des années vingt.

Le manifeste de l’Obériou préconise l’invention d’une « nouvelle langue poétique » pour aboutir, note Anne de Pouvourville [2], à une « perception renouvelée du mot et de la vie ». Un programme que DADA aurait signé des quatre mains.

Voici ce qu’écrivent les Obérioutes dans leur manifeste :

« Le monde, encrassé par les langues d’une multitude de crétins empêtrés dans la vase des émotions et des sentiments, renaît aujourd’hui dans toute la pureté de ses formes concrètes et vaillantes... L’objet concret, débarrassé de sa pelure littéraire et usuelle, devient propriété de l’art ».

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Chevaux, de Pavel Filonov (détail)

Ce manifeste proclame le rejet de la littérature comme ornement au profit d’un réel dont on verra qu’il diffère du réalisme socialiste tel que le concevait l’Union des Ecrivains et qui fut à l’origine du démantèlement de l’Obériou et du destin tragique réservé à certains de ses membres.

Sous couvert de naïveté - Oleïnikov, Harms et Zabolotski qui n’appartient pas à proprement parler à l’Obériou mais s’en rapproche par sa sensibilité - ces poètes tournent en dérision une conception étriquée du réel et maquillent leur liberté sous les masques de l’ironie et de la satire.

Leurs œuvres sont autant de ruptures avec le discours officiel que le dictateur impose à tous. Elles sont subVERSives.

Tel le poème Le cafard de Nikolaï Oleïnikov qui décrit une scène de torture et de mort. On devine qui est le cafard et qui se cache derrière l’horrible silhouette du disséqueur. Ce poème a été écrit en 1934. Il est prémonitoire des années noires à venir.

Tel encore le poème de Nikolaï Zabolotski, Le triomphe de l’agriculture. Composé entre 1929 et 1930, il n’est pas du goût de l’Union des Ecrivains devant qui, en 1936, Zabolotski est contraint à un repentir : « Je comprends maintenant que la conception même de mon poème était erronée... », doit-il déclarer devant cette association toute dévouée à Staline et transformée en tribunal d’intellectuels. Cela ne sauvera pas Zabolotski de la déportation. Arrêté le 19 mars 1938 et déporté en Sibérie, il ne retrouvera sa liberté qu’en 1944.

3 - JEU DADA (2)

(avec des mots des manifestes DADA de Tristan Tzara)

l’intelligence est dans la rue
elle se rue
ne se vend pas
refuse le monde marchand qui marche d’un bon pas
vers son propre chaos

DADA vit
DADA travaille
DADA apporte la bonne nouvelle

il l’oppose à la mauvaise lancée par une blanchisseuse et colportée de place boursière en place de grève par un colibri

DADA est un chien
DADA est un microbe contre la vie chère
DADA est un caméléon

tapi sous les tapis des ministères

DADA foudroie

il travaille à l’instauration de l’idiot partout et y réussit particulièrement dans les gouvernements du monde

DADA n’est pas une doctrine mais un faire-part de deuil

condoléances attristée à ceux qui se sont vendus au pouvoir nauséabond de l’argent et meurent étouffés par l’orgueil de leurs portefeuilles

DADA n’est pas une action
DADA n’est pas une obligation

DADA monte la garde
descend les poubelles
se déplace à bicyclette
emprunte les sens interdits
coule sous les ponts
ouvre les boîtes
envahit les mauvaises herbes

DADA EST CORROSIF

Qui est DADA ? Rien
Que veut DADA ? Tout !

comme la nuit
DADA porte conseil

DADA veille

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(collage serge bonnery)

[1Sources : ces éléments sont rassemblés d’après deux préfaces de Jean-Baptiste Para (pour Le loup toqué, de Nikolaï Zabolotski aux éditions La Rumeur Libre) et d’Anne de Pouvourville (pour Un poète fusillé, de Nikolaï Oleïnikov aux éditions Galimard).

[2cf. note ci-dessus.

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