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L’espoir malgré tout

lundi 21 décembre 2015, par Serge Bonnery

Passionnée de langue et de culture françaises, Françoise Frenkel, juive polonaise, avait suivi ses études à la Sorbonne. Elle avait goûté aux charmes du Quartier latin et fouillé dans les rayons de la librairie jadis installée à l’angle de la rue des Ecoles et du boulevard Saint-Michel.

C’est sans doute là qu’est née, dans les tourments de la Première Guerre mondiale, la vocation de Françoise Frenkel qui allait créer en 1921 la Maison du Livre, première librairie française de Berlin. En 1939, non sans avoir résisté par la diffusion de livres et de journaux à la montée du nazisme, elle a dû se résoudre à tirer le rideau et fuir l’Allemagne avant que ne se referme l’étau fatal.

En France où elle se cache, Françoise Frenkel compte encore quelques amis. C’est le début d’une longue nuit pour cette jeune femme dont le mari a été happé par les rafles de 1942 et dont on a retrouvé plus tard la trace dans l’infernale liste des assassinés d’Auschwitz. Le périple pour échapper à l’hydre nazi et ses complices français de la collaboration, conduira Françoise Frenkel de Paris à Nice en passant par Avignon, Vichy, Grenoble et Annecy.

C’est finalement en Suisse que l’ancienne libraire trouve refuge après avoir tenté de franchir plusieurs fois la frontière clandestinement.

De la violence antisémite, des haines tenaces, des mains secourables, des solidarités désintéressées aux honteuses exploitations de la misère et du désarroi, Françoise Frenkel a tout vu. Tout connu. Elle en fait récit dans un livre, Rien où poser sa tête, publié une première fois en 1945 à Genève et qui, depuis, avait disparu des tables de librairies.

Gallimard le réédite aujourd’hui dans son intégralité avec une préface de Patrick Modiano. Rien d’étonnant à ce que le romancier prix Nobel ait été sensible au destin de Françoise Frenkel dont la trace se perd dans les affres de l’après-guerre. Comme il l’avait fait pour Dora Bruder, Patrick Modiano a mené l’enquête et grandement contribué au retour en pleine lumière de ce témoignage et de son auteur.

Rien où poser sa tête fait récit d’une des périodes les plus noires de notre histoire. Sans porter de jugement, sans esprit de revanche, Françoise Frenkel partage son vécu et nous adresse, par-delà le temps, une grande leçon d’humanité.

Simultanément, paraît chez Robert Laffont le texte d’un spectacle de théâtre signé Gérald Garutti et consacré au parcours de Haïm Lipsky, juif polonais lui aussi et qui a survécu à Auschwitz grâce à son violon.

Là encore, l’auteur fait récit de cette trajectoire de vie inouïe dans une prose qui sait demeurer à l’abri des idées reçues et des opinions à l’emporte-pièce. « Du Yiddishland à la Terre promise », écrit Gérald Garutti, « ce récit témoigne de la survie par l’art, du fil de la transmission, de l’espoir préservé jusqu’au cœur des ténèbres, de la destruction surmontée par la volonté ».

L’espoir, entretenu par l’amour du livre et de la musique, c’est le maître-mot qui réunit les destins de Françoise Frenkel et Haïm Lipsky. Comme une petite lumière infinie dans un siècle de nuit.


Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel. Préface de Patrick Modiano. Editions L’Arbalète Gallimard. 290 pages, 16,90 euros.

Haïm à la lumière d’un violon, de Gérald Garutti. Editions Robert Laffont. 113 pages, 10 euros.

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