Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Entretiens > "J’ai tout perdu en Afghanistan..."

"J’ai tout perdu en Afghanistan..."

mardi 27 octobre 2015, par Serge Bonnery

[Dans son pays, Mohammad Zaman Hossein Khel était journaliste et poète (sous le pseudonyme de Qarghaiwal). Menacé de mort par les talibans, il a fui son pays. Installé à Nîmes, il raconte aujourd’hui dans un livre - Dans me jardin de mon espoir - son périple de migrant. Zaman-Qarghaiwal sera jeudi 29 octobre à 18 h à la librairie Torcatis, rue Mailly à Perpignan pour rencontrer ses futurs lecteurs. Entretien.]

Vous avez vécu une enfance sous les bombes. Comment surmonte-t-on de telles conditions de vie quand on est un enfant ? Nous avions peur. Mais nous étions habitués. Ma mère qui écoutait beaucoup la radio, nous expliquait ce qui se passait et elle essayait d’être positive. J’étais petit et je pensais que partout, c’était comme ça. Lorsque j’ai compris plus de choses, c’était plus douloureux. Mais nous gardions espoir. Mon caractère est peut-être ainsi fait. Je pense que dans la vie, nous n’avons pas le choix : il faut toujours garder espoir.

Au terme d’une scolarité à la fois brillante et chaotique, vous avez souhaité devenir journaliste. Qu’est-ce qui a guidé votre choix ? C’était le rêve de ma mère. Elle aimait écouter les informations. Elle m’a beaucoup encouragé pour mes études, pour que je devienne un grand homme dans mon pays. A l’adolescence, j’ai pris conscience que le journalisme me permettrait de dire la vérité sur la situation de mon pays. Le journaliste est « les yeux de son peuple ». J’ai travaillé pour un magazine dont le titre, Roshan, signifie éclairer. Le journal avait pour but d’encourager les enfants à prendre soin de leur éducation. Nous militions pour qu’ils puissent aller à l’école parce que l’éducation est primordiale pour faire face à l’obscurantisme.

Vous êtes aussi poète. Qu’est-ce qui vous a poussé vers cette forme d’écriture ? En quoi est-elle importante pour vous ? Pour moi, la poésie est importante car elle occupe une place de premier plan dans la culture de mon pays. J’aime la poésie. Elle permet de transmettre des messages forts en quelques lignes. En amour comme en politique… à propos de n’importe quel sujet.

A vingt ans, votre vie a basculé. Vous avez dû vous résoudre à quitter votre pays parce que vous étiez menacé par les talibans. De quelle nature étaient ces menaces ? J’étais menacé à cause de mon métier de journaliste et parce que j’étais jeune et ne voulais pas céder. Les talibans m’ont menacé plusieurs fois. Ils m’ont téléphoné en me disant qu’ils m’enterreraient vivant, qu’ils m’égorgeraient avec le fil coupant qui sert à coudre les chaussures. Mais je ne les ai jamais vus en face. J’ai dû dormir plusieurs nuits chez des amis dans différents villages pour ne pas qu’ils me trouvent chez moi. Ils sont venus une nuit, heureusement je n’y étais pas. C’est à ce moment précis que j’ai décidé de partir.

Aviez-vous la possibilité de combattre ce danger ? Je n’avais aucune possibilité de me protéger. Même les hommes puissants et armés ne sont jamais complètement protégés. Les talibans tombent sur n’importe qui n’importe quand.

« Je ne croyais pas que je survivrais », écrivez-vous à propos du long périple qui, de Kaboul, vous a conduit jusqu’à Nîmes où vous vivez aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous
a pourtant permis de survivre ?
C’est l’espoir d’une vie de liberté qui m’a donné de la force. Mais j’ai aussi beaucoup pensé à ma famille, surtout à ma mère.

JPEG - 76.2 ko
Vue de la province agricole de Laghman, dans l’est de l’Afghanistan, d’où Zaman est originaire.

Pensez-vous que nous, Occidentaux, avons une idée juste de ce qui se passe en Afghanistan et de ce qu’est en réalité votre pays ? Les Français savent qui sont les talibans. Ils connaissent les difficultés des Afghans mais ils ne comprennent pas la politique qui se joue dans mon pays. Les problèmes sont multiples, c’est très compliqué, comme je l’explique dans mon livre. D’un autre côté, mes amis français pensaient que l’Afghanistan n’était que cendres et misère. Or je leur dis qu’il se construit de plus en plus de choses là-bas. Kaboul est une ville très moderne. Les gens travaillent pour la paix et la démocratie, comme en témoignent nos chaînes de télévision. La vie continue, parallèlement à la guerre.

Que vous inspirent les images de migrants que diffusent en ce moment les journaux et la télévision ? Ça me fait mal et me rappelle ma situation six ans auparavant. Je voudrais dire aux Occidentaux que personne ne veut quitter sa famille, surtout sa mère, son pays, sa culture, ses amis d’enfance, sa terre natale, s’il n’y est pas obligé pour des questions de vie ou de mort. J’ai tout perdu et j’ai recommencé à zéro en France alors que j’avais tout chez moi, hormis la sécurité. Nous sommes tous des êtres humains, nous devons partager ce que nous avons car ce qui m’est arrivé peut arriver à n’importe qui.

En France et en Europe, des voix s’élèvent pour dire que les migrants doivent rentrer chez eux. Pouvez-vous nous donner, vous qui êtes un exilé, une définition du « chez soi » ? Votre « chez moi » existe-t-il et si oui, souhaitez-vous y retourner ? « La Terre est ma patrie, l’humanité ma famille » : c’est Khalil Gibran, le Victor Hugo libanais, qui a dit ça. Si on réfléchit, nous sommes tous voyageurs sur la Terre. Personne ne peut emmener sa terre avec lui. On ne peut garder que quelques mètres de tissus. La Terre appartient aux hommes. Pour moi, la France ou l’Afghanistan, c’est pareil, je n’aime y voir personne en difficulté. Mais c’est sûr que si mon pays redevenait calme, j’y retournerais. Je voudrais être avec ma famille et mes amis sur la terre où j’ai ouvert les yeux.

Entre exil et reconstruction, qu’est-ce qui vous anime aujourd’hui ?
L’exil n’est pas facile. Mais j’ai une vie normale en France, des amis, un travail, la liberté et la sécurité. Je veux me battre ici pour une vraie démocratie chez moi. J’ai créé une association, Roshan Afghanistan, qui veut dire Afghanistan éclairé. Je veux aider au développement de l’éducation car c’est la seule solution pour sortir l’Afghanistan de l’obscurantisme. Au mois d’avril dernier, nous avons envoyé de l’argent pour équiper 90 enfants orphelins et des familles pauvres en matériel scolaire. Je suis très fier de ça. Mandela a dit : « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ».

 

Rencontre à la librairie Torcatis de Perpignan

Mohammad Zaman Hossein Khel, que tous ses amis français appellent Zaman, a mis du temps avant de poser des mots sur son exil. Menacé de mort, il a dû quitter son pays, sa famille, pour sauver sa peau. L’exil n’est souvent pas plus compliqué que cela. On part de chez soi parce que la famine, le chômage, la misère, la maladie, la guerre… Jamais de gaîté de cœur.

Ce jour de 2009, Zaman a quitté Kaboul en abandonnant tout derrière lui. Sa famille. Ses amis. Son métier. Un long périple débutait, qui allait durer quatre mois. Mashad, Téhéran, Istanbul, Athènes, Bruxelles, Paris, Calais… Nîmes, enfin, où Zaman est installé aujourd’hui, avec un emploi de salarié chez McDo.

Mais le journaliste, qui est aussi poète sous le nom de Qarghaiwal, a fini par retrouver la force de raconter son histoire. Elle tient en une centaine de pages, sans pathos. Les faits, dans leur dureté. « J’ai perdu ma chaussure et toutes mes affaires dans la mer », raconte Zaman. « Arrivés sur le rivage, les passeurs avaient disparu. Nous avons dû escalader les falaises. Sans chaussure, je me suis blessé et le sel de la mer coulant de mes vêtements trempés me faisait souffrir. Je me sentais néanmoins bien car je pensais être arrivé sur une terre accueillante ».

La publication du livre, intitulé Dans le jardin de mon espoir, a été financée grâce au procédé du crowdfunding, appel aux dons qui a rencontré un large écho. Outre le récit de l’exil dans sa vérité la plus crue, le livre rassemble des poèmes publiés dans des revues afghanes ainsi que des inédits. Magnifiques textes où Qarghaiwal dit l’enchantement du monde par-delà les troubles et qui résonnent comme autant de chants d’espoir...


Dans les jardins de mon espoir, traduit avec la collaboration de Géraldine Proust. 142 pages. 10 euros. Disponible chez l’auteur. Contacts : u.m.z.qarghaiwal@gmail.com ou geraldineproust@gmail.com.

< >

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.