Les cahiers de Serge Bonnery

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L’ermite des garrigues

mardi 31 décembre 2013, par Serge Bonnery

La recherche du lieu m’occupait jour et nuit. Le silence portait le silence des pierres plus loin que l’horizon.

Il m’a dit : « Je suis né à minuit, sur une terre blanche, une terre oubliée ne donnant plus de fruit, sous une lune rouge, une pierre de sang ».

Alors, j’ai écouté les nuits sombrer dans les aiguilles des sapins : son chant profond où règne l’ombre.

Il m’a dit : « Cette terre portait la main désespérée de l’homme languissant ».

Toute ma joie fut dans sa main tendue. Il fut ma peur de l’inconnu et sa présence, aujourd’hui, me rappelle au silence d’un lac de montagne où volent des chevaux sauvages. L’herbe est rare près des sommets.

Interrogeant le ciel, n’apprenant rien de lui, sinon la pluie qui menaçait si rarement, il m’a dit : « Terre sèche, d’aube lente ».

Il se protégeait du soleil en chantant pour attirer les ombres et ses incantations montaient vers moi tandis que je restais sur le chemin, le regardant, sa silhouette floue dans ce lieu triste où le lit d’une ancienne rivière serpente, en vain.

Il m’a dit : « Je suis né sans voix, le corps déjà meurtri, les oreilles dressées comme un chien de berger, attentif au souffle du vent, le nez crochu des sorcières, l’œil vif, dans l’odeur âcre d’une bergerie ».

La nuit se posait sur les toits. La maison avait des bras pour m’enlacer. Sa voix familière me rassurait tandis que je tournais, une à une, dans un lit froid, les pages d’un livre éventé.

Il m’a dit : « Je n’ai pas ri en découvrant le jour. J’ai fermé les yeux au soleil, détournant mon regard. Un feu brûlait mon ventre. Mon premier matin fut une déception ».

J’ai remarqué quelques griffures sur le sol : des traces, sans doute le passage d’une sauvagine, un animal rampant furtivement, grattant la terre en quête de fraîcheur, proie facile pour le veilleur d’envergure céleste, l’œil acéré, attentif au geste : bouger, ici, peut entraîner la mort dans des cris étouffés. A quoi bon crier, d’ailleurs ? Voici la douleur glacée d’une lame vous transperçant, un lent filet de sang perlant à vos narines : il va déployer ses ailes maintenant, emportant le corps encore chaud de la pauvre bête. Le festin, ce soir, sera d’abondance dans la nichée.

Il a dit à l’enfant : « Connais-tu un seul lieu abandonné de dieu ? ». Et l’enfant a demandé : « Même un lieu qui n’est pas de Lui ? ». Les écoutant, je suis demeuré nu, sans parole.

Je me suis accordé une pause sur un chemin qui avançait plus lentement que les chevaux. L’heure était à l’orage. J’écoutais la rumeur des oliviers, leurs corps noués de suppliciés, prisonniers d’une terre aride et poussiéreuse sans autre vie que rare et végétale. Mon impuissance à alléger leurs souffrances m’a rendu nu au lieu de ma naissance. Nu et désemparé. Sans même envie de dire. Seulement respirer. Et marcher à genoux pour mieux sentir la pierre pénétrer mes os froids.

Le ciel se dévêtit des nuages qui, portés lourdement vers la mer, sifflent une romance triste qu’on appelle : le vent.

L’enfant a traversé la rivière en riant. Il cueillait des fleurs blanches à tiges hautes dans un champ. Il ne m’a pas vu, ni la mère s’agenouillant et le priant d’abandonner son jeu.

Il m’a dit : « Pas moins ici qu’ailleurs. Il n’y a pas de nulle part ». Et je me suis assis.

Seule la vigne retenait l’ermite à l’existant. Elle était sa façon d’être là. Entortillé dans le fil de fer tendu des espaliers où je me tiens dans l’équilibre fragile des vents. La vigne était le sens qu’il donnait à sa vie, épousant les ondulations naturelles du sol, un tapis déployé, d’ocre l’automne et de vert au printemps. La douceur de ses yeux contrastait avec la dureté de ses mains calleuses, semblables aux sarments noueux, enchevêtrés, rebelles. Rien ne lui paraissait plus précieux que ce lien avec l’indicible, tout ce que l’on pressent qui ne se montre pas.

Il m’a dit : « Regarde la montagne ». Elle m’est apparue, massif vert sombre parfois teinté de bleu. J’en ai appris les contours. Mon horizon s’arrête à la crête sauvage qui tient lieu de décor dans un monde fini. Pourtant, il m’a dit : « Derrière la montagne, il y a un pays ».

Il m’a dit : « Il n’y a pas d’ombre sur ce pays, rien pour se protéger quand le feu de midi, si violent qu’il casse les cailloux, s’abat sur des garrigues prosternées ». Et il a ajouté : « L’ombre, il faut la chercher. C’est une question de survie ». L’enfant, à mes côtés, a demandé : « Cette ombre, où la chercher ? ».

Cette terre est à genou quand le soleil la brûle. On dirait qu’elle demande pardon d’avoir été créée.

J’ai caché sous la porte la clé de mon sommeil. Il ne faut plus que je dorme si la nuit veut de moi. Et si je l’interroge, je lui dois la question.

Il m’a dit d’écouter sa présence dans une immensité fantomatique déployée sous mes pieds, vierge de conquêtes. Il m’a dit que, la parcourant jusqu’en ses moindres plis, sondant une à une ses anfractuosités, visitant ses plaies ouvertes, les plus intimes, j’en percerais les secrets pourvu que je l’approche lentement, sans vouloir jamais la posséder.

Dans un mouvement flou, une nappe de feu : la lenteur.

Je me suis attardé dans le creux d’un sillon. C’était l’heure où rien ne peut venir qu’une lumière s’éteignant. J’ai deviné un réel plus grand que le réel que je voyais. Je l’ai seulement entraperçu. J’ai appris du chant d’un merle que le monde a la taille du regard que nous lui donnons.

J’ai eu peur de son ombre. Je l’ai vue s’éloigner de moi quand j’ai su que j’étais séparé d’elle par mon regard. Je ressentais des vibrations, des craquements de charpentes qui me persuadaient qu’un revenant était venu me visiter.

Il m’a dit : « J’ai parlé à la nuit en écoutant le fleuve, l’eau profonde qui roule, les voix qui s’en détachent, difficiles à distinguer ».

C’était l’heure indécise où plus rien n’est à venir. L’enfant s’abandonnait au rêve. Derrière la montagne, un horizon court l’infini d’un monde, au regard dérobé.

Il m’a dit : « L’invisible, par la parole, devient visible. Il suffit de trouver la parole ».

Ce fut comme une déchirure lente, une envie de hurler : j’ai en horreur l’oubli des traces de l’enfance, la mort à petit feu de nos bonheurs enfouis. Nous parlons à des voix souterraines qui montent jusqu’à nous par l’eau tirée des puits.

Si loin gronde l’orage qu’on le dirait venant de nulle part. Mais nulle part n’existe pas. Derrière la montagne, une terre retient son souffle où nous irons un jour renaître, dans les bras d’une vigne vierge.

Un regard m’a croisé et s’est reconnu dans le mien. J’ai su alors que je marchais, poussé par le désir de me voir disparaître dans l’ombre, sous la flamme vacillante d’une bougie.

Il m’a dit : « Toute lumière en ce monde est fragile ». Des pans de murs envahis par la nuit imposaient leur silence. Il murmurait à mon oreille, enfantant mes rêves et ce fut un enchantement.

Et ce fut comme un paradis, une terre verte, une terre douce aux courbures de femme, humide et chaude, une terre de maternité.

Je l’aperçus à l’horizon, en équilibre, menaçant de sombrer dans l’ombre qui le précédait. L’enfant dormait sur mon épaule.

Nous avons gravi la côte d’un même pas. J’avais, en marchant, la très nette impression de descendre. Nous sortions d’un village aux toitures éventrées. Tout était abandon. Il m’a dit, balayant de sa main le pays : « Cette terre, je te l’abandonne ». J’ai entendu : « Je te la donne ». Les arbres nous suivaient discrètement en déplaçant leurs branches, sans rien laisser paraître de leur étonnement. Un vent léger soufflait sur nos visages. Il est passé derrière la montagne.

Et je l’ai regardé, sa silhouette s’éloignant, rapetissant à chaque pas.

Et l’enfant a sauté de mes bras.

Et l’enfant a couru. Vers lui il est allé.

Ils ouvraient dans le sol de profondes saignées, à coups répétés de bêches aux lames luisantes. Depuis la crête où je les observais, j’ai vu l’enfant bêcher. Ils s’arrachaient de terre à chaque retombée de l’outil qu’ils maniaient ensemble avec une ardeur sans mesure. Ils luttaient et leurs yeux avalaient leur salive. D’une main, ils essuyaient leur front pour étancher leur soif. L’arbre qu’ils allaient abattre implorait leur regard. Il savait ses racines impuissantes à leur résister. L’arbre écartelé, ses branches éparpillées aux quatre vents, ils ont lavé leurs mains. Le gémissement de l’écorce, la sève pleurant dans les plaies. Il m’avait dit, avant de s’éloigner : « Nous sommes de source végétale ». Toute vie a son prix. Derrière la montagne, des brassées d’or couvraient la terre envahie de vigne vierge. Une terre à défricher.

La nuit était belle. Elle faisait silence du rêve qui vivait dans les yeux de l’enfant, plus grands que des soleils.

Sur le chemin du retour, une ombre m’a parlé dont j’ai connu la voix. Je l’ai nommée la vigilante. Je l’ai consolée, à la lueur d’une lumière lente, déshabillée. Et cette voix m’a dit : « Je suis tombé, de ciel en ciel. Et maintenant je dois me relever de ma chute. Mais il ne suffira pas d’une vie ».

Il m’avait dit, avant de passer : « La montagne sait et nous ne connaissons pas la montagne ».

Je suis demeuré pour rendre témoignage.

Il faisait noir dans les replis du sac de toile où j’ai veillé.

Corbières, 1999

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