Les cahiers de Serge Bonnery

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L’évidence du texte

vendredi 23 octobre 2015, par Serge Bonnery

[Yves Ravey publie ses romans aux éditions de Minuit. Il est l’un des invités du Banquet du Livre d’automne qui se déroule du vendredi 23 au dimanche 25 octobre à la Maison du Banquet et des Générations de Lagrasse sur le thème : Ecrire le réel.]

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Yves Ravey - Photo Roland Allard (tous droits réservés)

Suspense, situations incongrues, malaise, flou : vos romans, dit-on, « tiennent » du polar et du « roman noir ». Votre projet littéraire consiste-t-il à réinventer ces genres ? Je vais me situer du point de vue de l’écriture du roman, quand je suis en plein travail, concentré sur le texte qui arrive chaque jour, chaque séance. Je n’ai à cet instant aucun projet, les mots arrivent et s’enchaînent, finissent par construire une intrigue. L’intrigue est au cœur, à ce moment-là, de mes préoccupations.

Qu’on interprète ensuite mon texte en le situant dans un genre à part entière, ne me pose aucun problème. On fait souvent référence au roman d’atmosphère, comme le roman noir par exemple, et cela me pose naturellement question, bien entendu, car il s’agit de la réception du texte. Je sais à cet endroit qu’on a tous besoin de références, et que la classification par genre peut être aidante. Alors pourquoi pas ? Chacun est libre de lire comme il veut Je ne pense pas, par ailleurs, que ce soit moi qui fixe les règles de la réception du texte.

Maintenant, je n’ai aucun objectif préconçu avant d’écrire, hors le fait que j’en ai envie et que je veux satisfaire ce besoin. Et si je devais mettre au clair mes intentions, je dirais simplement que ce serait d’abord aboutir mon travail sur le texte, ligne par ligne, d’étape en étape, de jour en jour, jusqu’au final.

L’idée d’un quelconque renouvellement ne m’effleure même pas. Cela impose la remarque suivante : à savoir que je suis pénétré en cours d’écriture par tout ce que je vis, tout ce que je ressens au jour le jour : mes rencontres, mes lectures, l’actualité, les films que je vais voir, les séries télévisées, mes sentiments et mes ressentiments, mes difficultés, passagères, anecdotiques et plus profondes.

Tout cela forme un tout dont le sens m’échappe à la fin. Je gère seulement la relation des éléments entre eux à l’intérieur du texte. Par exemple que se passe-t-il entre ce personnage et un autre à tel moment, dans cette circonstance-ci, que j’imagine… ? Ça, je sais le faire. Le reste, je ne sais pas. Ça ne va pas plus loin.

Vous disséquez de manière clinique les mauvais penchants de la nature humaine. Dans quel but ? Ce qui est vrai, c’est que je pars d’un personnage central, qui m’intéresse, qui parle, qui conduit le récit, avec lequel je peux vivre le temps de l’écriture, une année ou deux. Dans ce cas, je m’attache à lui, et je ne peux en aucun cas dire que je vais scruter le côté sombre de la nature humaine. Car il y a plusieurs faces. La lumière et le sombre. La nuit et le jour, les infinies nuances d’un passage à l’autre. Nous ne sommes ni noirs ni blancs. Nous sommes l’ensemble de cela, différents à tel ou tel moment.

C’est pourquoi dans le fond, je m’attache au personnages, au singulier et au pluriel, car ils sont plusieurs. Mais bien entendu, je ne nie pas qu’il y a un côté sombre de la personne. Je sais même que tel individu peut être dangereux. Mais je sais aussi, et je ne peux le retenir, qu’il peut être faible, lui-même vulnérable, donc attachant, bien qu’il soit un assassin, par exemple. J’ai alors le sentiment de pénétrer le mystère du roman, qui est peut-être le mystère de la nature humaine, qu’en sais-je ? Je me rends compte souvent que je ne fais rien d’autre que poser des questions.

Dans Sans état d’âme qui vient de paraître aux éditions de Minuit, on ne sait rien, sinon le strict minimum, sur le personnage clé dont le nom, Gu, se réduit à une syllabe. Le roman - comme théâtre d’ombres - procède-t-il, selon vous, d’un jeu subtil entre dit et non dit ? Bien entendu. Dans cette droite ligne, le personnage peut se montrer en pleine lumière, d’ailleurs il s’y emploie, mais la lumière produit son ombre, les deux sont complémentaires. C’est une lumière changeante.

Le thème du Banquet du Livre est « Ecrire le réel ». Quel rapport vos romans entretiennent-ils avec le réel ? Je m’interroge sur le mot « réel ». C’est qui existe effectivement, en dehors des mots, et des idées. C’est ce qui survient, je suppose.

En quoi ce rapport au réel est-il constitutif de votre travail d’écriture ? Très difficile de répondre. Je préfère dire ce que je sais. Non ce que je tente de penser. C’est plus simple.
Donc, je crois savoir quand j’écris, que j’essaie de me placer, à tout prix, au plus près de l’action, de l’histoire, et du personnage. J’essaie de réduire l’écart entre le texte et moi. Pour qu’il y ait le moins de distance possible entre nous. Et parfois, des choses m’échappent, que je capture de nouveau pour les remettre à leur place, dans le récit. Qu’il n’y ait pas d’échappatoire.Cela signifie que je me sens dans un rapport direct avec l’action, les situations que je décris. Ce que je souhaite alors, c’est un texte qui serait le plus clair possible, le plus évident.

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