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Un passeur méditerranéen

jeudi 22 octobre 2015, par Serge Bonnery

[Edmond Charlot, premier éditeur d’Albert Camus à Alger, fut, dès 1936, au cœur d’une aventure intellectuelle hors du commun dont témoigne, jusqu’au 5 décembre 2015, une exposition à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne. Une « source d’inspiration pour aujourd’hui ».]

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Exposition Edmond Charlot - Dans les vitrines de la Maison Joë Bousquet à Carcassonne

La nuit commence... », face à laquelle des hommes se sont dressés. Au mois de mai 1936, paraît à Alger, avec ces premiers mots qui sonnent comme un avertissement, le texte d’une pièce de théâtre en quatre actes interdite de scène par la municipalité locale. Il s’agit de Révolte dans les Asturies, un « essai de création collective » du Théâtre du travail animé par Albert Camus.

Le livre ne porte pas de nom d’éditeur mais c’est un jeune homme de 21 ans qui s’est chargé de sa publication : Edmond Charlot. En novembre de la même année, le même Edmond Charlot crée la librairie Les vraies richesses, 2 rue Charras à Alger. Il en emprunte le nom à Jean Giono, son mentor. Ce lieu de diffusion du livre et des arts va devenir l’épicentre d’une effervescence intellectuelle hors du commun.

Dès 1937, Edmond Charlot, sous son nom cette fois, se lance dans l’aventure éditoriale. Il publie L’envers et l’endroit, le tout premier livre d’Albert Camus. Nombre d’autres auteurs enrichiront le catalogue avec succès.

La Méditerranée occupe une place centrale dans la ligne éditoriale d’Edmond Charlot, « le passeur des deux rives », qui n’eut de cesse de dessiner les contours d’une nouvelle culture méditerranéenne. Il fonda, avec cette intention, la revue Rivages qui ne connut que deux parutions en décembre 1938 et février 1939.

D’autres revues joueront cependant un rôle majeur dans ces années de plomb marquées par la montée des totalitarismes en Espagne avec Franco, en Italie avec Musolini et en Allemagne avec Hitler. La « bande à Charlot », comme sera surnommé le groupe formé autour de l’éditeur, entrera rapidement en résistance dans cette « base de la France Libre » que fut Alger dès 1940.

La revue Fontaine de Max-Pol Fouchet y publiera tous les poètes fuyant la censure de Vichy : Eluard, Aragon, Breton, Char, Reverdy, Clancier, Paulhan, Queneau, Ponge, Supervielle... L’Arche, sous l’impulsion de Gide et dont Edmond Charlot fut gérant, tenta de remplacer une NRF menacée d’interdiction. Citons encore les revues Empédocle, Soleil, Simoun, les Cahiers de la Barbarie d’Armand Guibert. Et, sur cette rive-ci, les Cahiers du Sud de Marseille qui furent diffusés dès 1937 à Alger grâce à la librairie d’Edmond Charlot.

Entre 1939 et 1945, les revues entretiennent la « petite lumière infinie » qui brillait dans le regard de Federico Garcia Lorca, déjà assassiné par les franquistes, alors que la nuit tombée en 1936 sur l’Espagne recouvre maintenant l’Europe entière.

De cette passionnante histoire d’hommes ne transigeant pas avec l’idéal qu’ils entendent défendre, rend compte l’exposition présentée à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne [1]. Elle rassemble un nombre impressionnant de documents, dont certains très émouvants, comme ces minuscules recueils de poèmes qui furent parachutés à l’attention des troupes de résistants pour leur donner le moral au combat.

Par sa densité, l’exposition donne toute sa mesure au parcours exemplaire d’Edmond Charlot qui, non seulement « sauva l’honneur de l’édition française en des temps troublés », mais demeure aussi, et sans doute surtout, « une source d’inspiration pour aujourd’hui » [2].

Une exposition et des rencontres

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Rencontres autour de l’œuvre d’Edmond Charlot - Maison Joë Bousquet

En 1980, Edmond Charlot s’est retiré à Pézenas où, toujours actif, il a soutenu l’ouverture d’une librairie, poursuivi son travail d’éditeur, organisé des expositions...

Aujourd’hui, l’association Méditerranée Vivante situe son action dans le sillage de l’œuvre d’Edmond Charlot. Elle a encouragé un grand nombre d’initiatives tout au long de cette année où est célébré le centenaire de la naissance du libraire-éditeur d’Alger.
Un colloque a eu lieu au mois de septembre à Montpellier et Pézenas sous l’égide de l’université Paul-Valéry III et un autre vient de se dérouler à la BNF-Bibliothèque de l’Arsenal à Paris.

Le centre Joë Bousquet présente quant à lui, dans la maison du poète à Carcassonne, une exposition qui rassemble un grand nombre de documents d’époque. Dans le cadre de cette exposition, une rencontre aura lieu à la Maison Bousquet le samedi 7 novembre à 15 h 30. Au programme : « Les Méditerranées, fidélité aux valeurs libertaires » par Guy Basset ; « Albert Camus et l’Espagne » par Christiane Chaulet Achour ; lecture de poètes espagnols dans la guerre par Jean-Claude Xuereb et Jean-Louis Vidal.

Camus et tant d’autres

Edmond Charlot, c’est vrai, est d’abord connu comme le premier éditeur d’Albert Camus. Il publia L’envers et l’endroit dès 1937, un livre dont Camus refusera par la suite la réimpression. Puis il fit paraître le magnifique Noces dont les 1 225 exemplaires s’écouleront en... six ans !

Affecté en 1944 au ministère de l’Information du gouvernement provisoire, Edmond Charlot poursuit son métier d’éditeur à Paris avec un flair qui lui vaudra de beaux succès : Le Mas Théotime d’Henri Bosco obtient le prix Renaudot en 1945, La vallée heureuse de Jules Roy le même prix Renaudot en 1946 et Les hauteurs de la ville d’Emmanuel Roblès le prix Fémina en 1948.

Edmond Charlot est alors un concurrent sérieux pour des éditeurs déjà en place qui le prennent pour cible, le contraignant à jeter l’éponge. Momentanément puisqu’Edmond Charlot reprendra le flambeau dès son retour à Alger en 1948. Il restera ce passeur considérable jusqu’à ses années de « retraite active » à Pézenas, entre 1980 et 2004.

Un catalogue référence

En cette année 2015 où est célébré le centenaire de la naissance d’Edmond Charlot, les éditions Domens de Pézenas consacrent à l’éditeur un catalogue raisonné qui permet de suivre sa trajectoire intellectuelle.

En outre, les mêmes éditions Domens publient une série d’essais et témoignages consacrés à Edmond Charlot dans leur collection Méditerranée Vivante.


[1Edmond Charlot, un éditeur méditerranéen, exposition jusqu’au 5 décembre. Maison Joë Bousquet, 53 rue de Verdun à Carcassonne. Ouvert du mardi au samedi de 9 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Entrée libre. Renseignements au 04 68 72 50 83.

[2Frédéric-Jacques Temple, « Le livre et la voix », extrait de Edmond Charlot, catalogue raisonné d’un éditeur méditerranéen, Domens éditions.

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