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"Trouver une langue"

dimanche 20 septembre 2015, par Serge Bonnery

Le 15 mai 1871, soit deux jours après avoir écrit à Georges Izambard, son professeur de réthorique au collège de Charleville-Mézières, qu’il travaillait désormais, toutes affaires saissantes, à se « rendre voyant » dans le but « d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens », Rimbaud réitère la même intention dans une lettre adressée à son ami poète et aîné Paul Demeny.

Ces deux lettres signées d’un jeune homme qui n’a pas encore 18 ans sont connues sous le titre posthume de Lettres du voyant.

Paul Demeny n’a laissé pour ainsi dire aucune trace dans l’histoire de la littérature. Qui lit aujourd’hui encore son premier recueil, Les glaneuses, publié en 1870 ? Sa traduction de Schiller ? Qui se souvient de L’Ame de Racine, son drame en vers joué à la Comédie française pour le 253e anniversaire de la mort du dramaturge ?

Non... C’est seulement à travers Rimbaud que le nom de Paul Demeny est parvenu à surmonter l’oubli mortel dans lequel il serait tombé s’il n’avait été le récipiendaire de la Lettre du 15 mai 1871 et le dépositaire du Cahier de Douai.

Ce cahier - ou recueil - dit de Douai contient un ensemble de vingt-deux poèmes rassemblés par Rimbaud lui-même dans une liasse qu’il remet à son ami, lors d’un séjour à Douai, en vue de publication [1].

Rimbaud, à cette époque, a déjà parcouru un long chemin en poésie. Il a écrit la plupart de ses chefs d’œuvres. Atteint une perfection formelle digne des plus grands parnassiens. La rime n’a plus de secrets pour le virtuose qui manie la langue avec une aisance que bien de ses contemporains jugèrent déconcertante. Mais Rimbaud doute plus encore qu’à ses débuts. S’interroge. Ne semble pas vouloir se contenter du fruit de ses innombrables lectures et de son travail acharné.

La lettre à Paul Demeny témoigne de ce questionnement sur le langage poétique - sa nature, sa fonction - au point qu’on peut la lire aujourd’hui comme un art poétique.

Que dit Rimbaud à son ami ? Que « le poète est vraiment voleur de feu ». Qu’il joue avec, ce qui suppose qu’il accepte de courir le risque de se brûler. Le poète ne joue pas seulement avec les mots. Il joue sa vie dans les mots.

Rimbaud porte la vocation du poète à un haut niveau d’exigence : « Il est chargé de l’humanité », écrit-il et pas seulement : « des animaux même ». Autant dire de la Création. Lourde charge. Trop, sans doute, ce qui pourrait constituer un début d’explication au sentiment d’échec qui poussera Rimbaud sur d’autres chemins après la publication d’Une saison en enfer qui ne récolta qu’indifférence.

Le poète, donc, gardien - ou garant ? - de la Création, « devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ». Ici, chaque mot compte.

« Faire sentir » : la poésie est sensation (« Par les beaux soirs d’été... »), rosée au front, chair de poule, ivresse, peau tannée par la pluie, le froid, soleil et chair, les brûlures. La poésie de Rimbaud est lèvres gercées, mains calleuses, poches trouées, vieilles godasses, souliers blessés...

Palper, écouter : blés picotant, herbe menue, la poésie est frottement de la langue au monde.

Invention : maître-mot de l’exigence rimbaldienne. Le poète, avant même d’écrire, est un marcheur en quête d’inconnu, contraint à trouver - non ce qu’il cherche qui lui est probablement inaccessible mais au moins des traces (des fraguemants, dira Rimbaud à Ernest Delahaye [2] à propos des premiers textes qui composeront Une saison en enfer) - cherchant autant que voyant.

Voleur mais avant tout trouveur de feu. Trouver/Trobar : voici Rimbaud dans la lignée des Troubadours, descendant direct de ces inventeurs de poésie, créateurs de langue.

Quant à la forme à donner à cette quête, il semble que Rimbaud ait décidé de régler la question une fois pour toutes. Vers ? Prose ? Poèmes en prose ? Qu’importe, là n’est plus l’essentiel. « Si ce qu’il (le poète) rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe ». La tâche du poète n’est plus désormais d’ordonner mais de donner.

Le poète n’est pas D.ieu, architecte et ordonnateur du chaos selon la conception platonicienne mais démiurge au sens où l’entendaient les gnostiques, soit un être émanant de l’Etre suprême et qui n’échappe pas au mal qui l’entoure. Humain trop humain frotté à la vie terrestre. Rendu au sol.

Démiurge, enfin, au sens de créateur d’une œuvre et animateur du monde. Insistons ici sur la différence entre ordonnateur - Celui qui met en ordre en vue d’une harmonie universelle - et animateur - Celui qui insuffle vie au monde en prenant sa part du chaos d’où il est formé et qui ne cesse de bousculer son équilibre. Nous ne vivons pas dans l’éternel-figé-définitif mais dans l’incertain-quotidien-provisoire.

Pour Rimbaud, la tâche essentielle du poète consiste à « trouver une langue », toutes celles dont il fit usage jusqu’alors lui étant soudain devenues étrangères, une langue inépuisable qui serait « l’âme de l’âme », c’est-à-dire tout : « parfums, sons, couleurs... »

Trouver de l’inconnu, du nouveau - « Demandons aux poètes du nouveau », exige Rimbaud - et pour cela marcher, partir, loin, comme un bohémien, en pays lointain, étranger, partir où personne ne va, à la recherche d’une langue, là-bas, où courent dans le ciel « là bas... les merveilleux nuages » [3].


[1Jean-Luc Steinmetz a publié les textes du Recueil Demeny dans sa remarquable édition des Oeuvres complètes de Rimbaud pour Garnier Flammarion. Il comprend : Les réparties de Nina, Vénus Anadyomène, Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize, Première soirée, Sensation, Bal des pendus, Les effarés, Roman, Rages des Césars, le Mal, Ophélie, Le châtiment de Tartuffe, A la musique, Le forgeron, Soleil et chair, Le dormeur du val, Au cabaret vert cinq heures du soir, La maline, L’éclatante victoire de Sarrebrück, Rêvé pour l’hiver, Le buffet et Ma bohème.

[2Lettre de mai 1873 à Paul Demeny, in Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade.

[3Charles Baudelaire, L’Etranger, in Le Spleen de Paris.

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