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"L’automne déjà..."

samedi 12 septembre 2015, par Serge Bonnery

« Mon paletot aussi devenait idéal »... [Extrait de Ma Bohème, recueilli dans le volume Poésies complètes, 1895.]]

Il est probable que Rimbaud a commencé la rédaction des textes qui composeront Une saison en enfer au printemps 1873 à Londres, soit quelques mois avant la crise de Bruxelles et la blessure que lui inflige Verlaine à coup de revolver. Le sort de Rimbaud, ainsi qu’il le confie dans une lettre à son ami Ernest Delahaye [1], dépend de ce livre. Et - par surcroît - d’une balle de revolver.
Joë Bousquet : « Une balle a décidé de mon sort... » Le sort poétique : une histoire de balles. Le langage : lieu où frappe le réel ?

Poésie : audace de naître dans une langue par nature étrangère. Se sentir comme un étranger dans la langue qui vient.

« Rendu au sol » face à « la réalité rugueuse à étreindre » [2] : ce qui était promis à Rimbaud.

« La poésie est le réel absolu ». Novalis.

A l’angle de la rue de Rotrou et de la rue de Vaugirard, près de l’actuel théâtre de l’Odéon, le café Tabourey accueillait dans les années 1870 la "crème" de la critique littéraire parisienne. Ecrivains, journalistes et directeurs de journaux s’y retrouvaient joyeusement dans les effluves du vin de champagne. C’était « the place to be » si vous vouliez que vos travaux littéraires résonnent de quelque écho dans les journaux du temps.

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Emplacement supposé du café Tabourey, à l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Rotrou. A droite, les arcades du théâtre de l’Odéon.

Je tiens que le poète Arthur Rimbaud renonce à la littérature le 1er novembre 1873 au café Tabourey. Rentrant de Bruxelles avec en poche les quelques exemplaires de Une saison en enfer qu’il est parvenu à soustraire à Jacques Poot [3] auquel il n’a pu payer la totalité de la facture d’impression, le poète est à Paris pour distribuer le volume à quelques amis et critiques. Il ne récolte que mépris et indifférence. Le livre dont son sort (poétique) dépend, ainsi qu’il l’a écrit à son ami d’enfance Ernest Delahaye, passe inaperçu. Rimbaud rompt avec cette littérature de faquins qui ne veut pas de lui, ne l’a ni reconnu ni entendu. Au même moment ou peu s’en faut, le soleil se lève du côté de Harrar.

J’imagine l’immense déception, le sentiment de solitude qui étreint Rimbaud au moment où la publication d’Une saison en enfer se solde par un échec cinglant. Selon ses biographes, il rencontre Germain Nouveau en fin d’année 1873, probablement au café Tabourey où il est malgré tout retourné. N’a-t-il pas encore dit son dernier mot ? Les biographes pensent que, durant leur compagnonnage, naîtront certains des textes des Illuminations. Mais Rimbaud ne s’occupera pas de l’avenir de ce livre dont il ne commandera pas l’impression. A-t-il (déjà) la tête ailleurs ? « L’automne déjà ! », s’était-il exclamé dans Adieu [4] Ou encore : « Ma journée est faite ; je quitte l’Europe » dans Mauvais Sang [5] où il annonce encore : « Assez ! Voici la punition. - En marche ! » Direction : Harrar.

Quand les mots manquent, l’écriture commence.


[1Lettre écrite de Roche en mai 1873

[2Extrait de Mauvais sang, in Une saison en enfer.

[3Jacques Poot : imprimeur bruxellois à qui Rimbaud avait confié la publication de Une saison en enfer après avoir persuadé sa mère de payer l’impression de l’ouvrage.

[4Extrait de Adieu, in Une saison en enfer.

[5in Une saison en enfer.

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