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Une pratique de l’inquiétude

jeudi 29 août 2013, par Serge Bonnery

L’historien Patrick Boucheron - spécialiste du Moyen Age et de la Renaissance italienne, enseignant à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne - participe chaque année en août au Banquet du Livre de Lagrasse (Aude) où il anime un atelier d’histoire.

En 2012, il a publié "L’entretemps", aux éditions Verdier, un livre regroupant des conversations sur l’histoire à partir de l’observation d’un tableau de Giorgione : "Les trois philosophes". Je mets ici en ligne un entretien que Patrick Boucheron m’avait accordé au début de l’été 2012, peu avant sa venue au Banquet. Où l’historien voit sa discipline comme "une pratique de l’inquiétude".

Patrick Boucheron - L’entretien

Qu’est-ce qui a suscité l’écriture de votre livre, « L’entretemps » ?
Ce livre est né au Banquet de Lagrasse où j’ai animé l’an passé des conversations sur l’histoire. J’ai décidé d’écrire ce qui pouvait être retenu de ces moments.

Votre réflexion s’appuie sur un tableau de Giorgione, « Les trois philosophes ». Pourquoi cette œuvre ?
Ce tableau, un jour, a arrêté mon regard. Je le regarde depuis longtemps car il m’intrigue. Il représente trois personnages d’âge différent que les critiques s’épuisent à nommer sans qu’une explication l’emporte sur les autres. C’est une énigme qui recule.

L’énigme vous attire-t-elle ? Pourquoi ?
Quand on se retrouve devant des personnages que l’on ne reconnaît pas, forcément on s’arrête. On regarde de manière plus intense. Et on s’interroge. Quelque chose se dérobe sous le pinceau de Giorgione. Ce qui est représenté dans ce tableau n’est pas une image convenue dans la mesure où il est difficile – impossible ? – de nommer les personnages qui la composent. Manifestement, l’artiste a voulu ce caractère énigmatique.

Vous semblez, au fil du livre, vous détacher du temps chronologique au profit d’un « entretemps ». L’estimez-vous plus propice ?
Qu’il soit clair qu’en tant que professeur d’histoire, j’enseigne la chronologie. Je ne cherche pas à saccager l’ordre du temps. Mais enseigner des connaissances, c’est aussi insuffler le doute. Ce qui est intéressant, plus que la découpe chronologique du temps, dans le tableau de Giorgione, c’est ce que les personnages nous disent du temps tel que nous le vivons. En charge d’une transmission, je m’efforce d’être attentif à ce qui, dans ma discipline, peut éclairer le contemporain. Le temps n’appartient pas qu’à l’histoire. C’est une question existentielle.

Le personnage oriental, placé au centre du tableau, vous intéresse particulièrement. Pourquoi ?
Parce qu’il rend compte de la diversité du monde. Pour moi, le Moyen Age n’est pas que celui des cathédrales. C’est aussi le temps des traducteurs et des commentateurs, tels Averroès par exemple.

Votre interrogation sur l’Histoire relève-t-elle une inquiétude ?
Plus j’avance dans ma vie d’historien, plus je pense que notre rôle n’est plus d’asséner des certitudes. L’histoire est une pratique de l’inquiétude dans le sens où l’entendait Montaigne. Pas une frustration mais un doute qui nous met en mouvement.

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