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"Pour faire contrepoids..."

mardi 11 août 2015, par Serge Bonnery

[Coauteur avec l’historien Patrick Boucheron de Prendre dates (éditions Verdier), écrit après les attentats de janvier à Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher, Mathieu Riboulet intervient - aux côtés de Patrick Boucheron - vendredi 14 août en clôture du Banquet du livre de Lagrasse. Fin août, sortira en librairie Entre les deux il n’y a rien (éditions Verdier), un livre dans lequel Mathieu Riboulet revient sur le militantisme d’extrême gauche dans les années 70 en Europe].

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Mathieu Riboulet - photo Sophie Bassouls

Vous venez de publier avec l’historien Patrick Boucheron un livre, Prendre dates, qui revient sur les attentats de janvier 2015 à Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher et les questions que cette violence nous pose. Pourquoi une écriture à quatre mains et à quelle urgence répondait cet ouvrage ? Cet événement nous a mis le nez dans ce que nous avions sous les yeux depuis longtemps sans vouloir vraiment le voir et en tirer les conséquences. Il a joué un rôle de déclencheur, en quelque sorte, il nous a requis. Il a aussi semé le trouble parce que l’ensemble de la séquence a été difficile à penser ; écrire nous a permis de mettre un peu d’ordre dans cette difficulté. Par ailleurs il rejoignait assez largement nos préoccupations respectives, celles que Patrick Boucheron avait exprimées dans Conjurer la peur, celles dont je fais état dans Entre les deux il n’y a rien (à paraître fin août chez Verdier) : comment se fabriquent les moments de l’histoire où le recours à la violence politique semble inéluctable ? Mais il n’était pas question pour nous de donner un point de vue, de formuler une analyse, il fallait se tenir à l’essentiel de nos disciplines respectives : consigner, dater, nommer, ordonner. À chacun ensuite de faire son travail.

Il s’agissait, dites-vous, de « faire état d’un état d’esprit ». Justement, quel a été le vôtre au moment des événements et a-t-il évolué aujourd’hui ? Sur le moment, un mélange d’accablement et de colère devant l’échec que ces meurtres ont mis en évidence. Depuis, pas un jour ou presque où ne surgisse un événement, un incident, un signe, qui confirme l’apparence inexorable des processus enclenchés, de la situation en Syrie, demain peut-être en Turquie, à l’hystérie européenne autour de la Grèce. Il faudrait prendre date tous les jours…

Dans Prendre dates, vous dressez le constat de « faillite du monde » qui, selon vous, « n’a jamais cessé de faillir depuis Auschwitz ». Quels sont les signes de cette faillite et comment les affronter ? Le signe le plus prégnant est sans doute le cynisme qui ne prend désormais plus la peine de se cacher de tous ceux qui souhaitent à voix haute se débarrasser des individus qui en un mot contreviennent. Cela va des anti-mariage pour tous scandant dans leurs cortèges « À mort les pédés », en plein Paris en 2014, aux dirigeants européens planifiant avec empressement un Grexit qu’ils appellent ouvertement de leurs vœux. Deux précautions valant mieux qu’une, le brave soldat Tusk, président du Conseil européen, est même monté en première ligne dans un entretien au Monde le 18 juillet pour s’alarmer du retour en Europe « d’un état d’esprit peut-être pas révolutionnaire mais d’impatience », c’est dire que l’inquiétude grandit ! Sans parler des théâtres plus lointains et plus cruels. L’organisation de ce côté-là ne faiblit pas. En face en revanche c’est l’atomisation, et toute la question qui sous-tend Prendre dates est évidemment celle de la constitution d’une communauté susceptible d’apporter une réponse à ce cynisme.

La violence historique, politique, sociale et sexuelle dans un monde de paix hérité de 1945 : tel est le sujet de Entre les deux il n’y a rien. Quelles leçons tirez-vous de votre expérience militante des années 70 ? Tout le problème de ma génération posé par le livre est précisément d’avoir été non pas incapables, comme le sont la plupart des gens désormais, mais empêchés d’avoir une activité militante, paralysés que nous avons été par l’implacable répression des initiatives contestataires et par les impasses dans lesquelles la plupart d’entre elles se sont retrouvées. Il nous en est resté une méfiance très profonde pour le collectif qui fait le lit de nos impuissances actuelles. C’est ce que nous avons formulé dans Prendre dates en disant que les attentats de janvier signaient l’acte de décès de Mai-68 plus sûrement encore que le sarkozysme.

Dans ce livre, vous en appelez à une « politique pour vivre ensemble dans la cité malade ». Cela, d’une certaine manière, renvoie à « ce qui nous est étranger », le thème du Banquet dans la mesure où cette « faillite » pourrait se lire dans le regard de l’Autre. Faut-il, pour guérir « la cité malade » repenser notre relation à autrui ? De très nombreuses réflexions et expériences passionnantes sont menées un peu partout pour remettre en circulation un peu de collectif entre nous tous, pas d’inquiétude à avoir de ce côté-là, laissons-la à Donald Tusk. C’est leur visibilité, leur capacité à faire contrepoids qui reste problématique. Le Banquet depuis plusieurs années soulève ces questions et d’une certaine façon, en abordant celle de l’étranger cette année, nous sommes au cœur du problème : comment penser, approcher, connaître ce qui nous est étranger si nous ne savons pas qui « nous » est ? Comment donner une traduction politique à l’élan vers l’Autre qui est toujours vécu comme une menace par les pouvoirs ?

Bibliographie

Né en 1960 en région parisienne. Après des études de cinéma et lettres modernes à Paris III, Mathieu Riboulet réalise pendant une dizaine d’années des films de fiction et documentaires autoproduits en vidéo, puis il se consacre à l’écriture. Il vit et travaille à Paris et dans la Creuse.

Aux éditions Verdier, il a publié : Avec Bastien, L’Amant des morts, Les Œuvres de miséricorde et Prendre dates (avec Patrick Boucheron). Lisières du corps et Entre les deux il n’y a rien seront en librairie à la fin du mois d’août.

Mathieu Riboulet a également publié chez Maurice Nadeau et Gallimard.

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