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"L’homme est une forme d’étrangeté"

jeudi 6 août 2015, par Serge Bonnery

[Gilles Hanus enseigne la philosophie dans le secondaire. Spécialiste d’Emmanuel Lévinas et ancien élève de Benny Lévy, il est également directeur des Cahiers d’études lévinassiennes et participe aux activités de l’Institut d’études lévinassiennes. Ses livres sont notamment publiés aux éditions Verdier. Il anime un séminaire de philosophie les jeudi 6 et vendredi 7 août 2015 en ouverture du Banquet du livre de Lagrasse].

Gilles Hanus - photo Sophie Bassouls (tous droits réservés)

Le Banquet porte sa réflexion, cette année, sur « ce qui nous est étranger ». En quoi la philosophie de Lévinas éclaire cette question ? La philosophie de Lévinas contient entre mille choses une réflexion constante sur la question de l’autre ou plutôt de l’altérité. Le lien entre ce qui est autre et ce qui est étranger est évident. L’étranger c’est ce dont l’altérité nous heurte ou nous fascine. Tout autre n’est donc pas étranger, mais tout étranger est autre. La pensée de Lévinas permet, je crois, de problématiser de façon intéressante le thème du Banquet de cette année. En effet, il ne s’agit pas de se demander ce qu’est un étranger absolument parlant, mais d’arriver à dire ce qui nous est étranger. L’étrangeté n’est pas prise ici objectivement, mais subjectivement. Elle implique un nous ferme, stable, qui soit à même de se distinguer d’un ou de plusieurs autres. La question du nous était celle du Banquet de l’an passé. Le thème de cette année prolonge donc la réflexion en la prenant en sens inverse si l’on peut dire : non pas ce qui constitue le « nous » mais ce dont il se distingue, ce qu’il refuse, ce que, peut-être, il exclut. Et à nouveau, la philosophie de Lévinas est intéressante, parce qu’elle propose également une méditation sur le sujet (au sens de ce qui dit « je » ou « nous ») considéré non comme une substance fermée sur elle-même mais comme étranger à soi. Ce qui caractérise l’homme, si vous voulez, c’est une forme d’étrangeté vis-à-vis de lui-même, dont il faut nécessairement tenir compte au moment de dire ce qui nous est étranger. Je ne pense pas que la philosophie de Lévinas offre des réponses, mais elle est une source d’interrogations pertinentes pour repenser le rapport à soi et aux autres – ce dont nous avons cruellement besoin étant donnée l’actualité de ces derniers mois.

Votre séminaire d’ouverture porte, quant à lui, sur « l’étrangeté » interrogée du point de vue de Lévinas. Quelles en seront les grandes lignes ? Le séminaire c’est une sorte d’ouverture, de prélude au Banquet. Il s’agit d’un véritable exercice de lecture collective dont le but est d’ouvrir des pistes de réflexions davantage que de proposer des réflexions arrêtées. J’en fixe le thème et le contenu en fonction de l’intitulé du Banquet, et j’ai donc choisi un ensemble de textes qui me paraît intéressant à cet égard. Nous interrogerons donc la notion d’étrangeté (en elle-même ambiguë, car elle dit l’étrange autant que l’étranger) à partir de textes d’inspiration phénoménologique, ceux de Husserl, de Heidegger, de Sartre et de Lévinas. Ils portent sur la façon dont nous appréhendons les autres et nous-mêmes, sur la distance à soi qu’implique le fait d’être conscient ou celui d’avoir un corps. Chacun des participants les lira et tâchera d’y trouver de quoi nourrir sa propre réflexion et, peut-être celle des autres.

Diriez-vous que Lévinas oppose une résistance au « moi triomphant » et serait, dans ce cas, un penseur hautement politique pour la société d’aujourd’hui ? Dans un texte que je médite régulièrement, Lévinas écrit que « la liberté est essentiellement non héroïque » - c’est là ce que vous appelez l’opposition au « moi triomphant ». La philosophie de Lévinas fait du sujet le lieu d’une certaine fragilité qui n’équivaut pas à une incapacité à décider, à penser ou à vivre, mais récuse la superbe d’un moi assuré de son existence et de son bon droit. Il me semble que notre actualité a révélé une sorte de fragilité que nous refusions d’admettre. Nous vivions, quelles qu’aient été nos opinions, nos positionnements politiques, nos engagements professionnels et sociaux, avec la certitude que certaines choses ne pouvaient avoir lieu ici. La violence dans son expression la plus concentrée a fait vaciller nos repères. Il faut donc repenser les choses en tenant compte de la réalité du danger et aussi de nos propres aveuglements. Il faut donc se faire étranger à nos modes de pensée anciens. De ce point de vue, la pensée de Lévinas peut être utile. Elle n’est pas à proprement parler « politique », mais en tant qu’elle interroge notre rapport à nous-mêmes, aux autres et à l’altérité en général, elle offre bien des occasions de renouvellement de nos manières de poser un certain nombre de questions.

Rabbi Eliézer – qu’aimait citer Lévinas - disait qu’il faut « souffler sur les braises » pour conserver à une pensée son actualité. Est-ce votre rôle à la direction des Cahiers d’études lévinassiennes ? J’ai une vision bien plus modeste de mon rôle. Rabbi Éliézer, quant à lui, parle de l’étude de la Thora. Étudier, c’est réveiller le sens contenu dans les textes et qui ne s’y donne pas d’emblée, bien qu’il y soit présent – d’où l’image des braises : du feu qui couve sans brûler encore, mais toujours susceptible de reprendre. Le lecteur apporte le souffle nécessaire à ce réveil des flammes. Les Cahiers d’études lévinassiennes, c’est une revue unique, une des seules revue de philosophie à vivre de ses propres ventes et de façon indépendante de toute institution. Elle cherche à renouveler la réflexion sur les thèmes qu’elle aborde. Mon rôle est de susciter des interventions différentes en pariant sur le fait qu’elles ouvrent la possibilité d’un espace commun. C’est au fond, je crois, l’essence même d’une revue : forger un espace commun, une communauté fragile dont l’existence est constamment rejouée de numéro en numéro. Seul le lecteur pourra dire si, depuis treize ans qu’elle existe, la revue a parfois atteint ce but.

Quelques repères sur Lévinas, par Gilles Hanus

Lévinas est né en Lituanie. Il était juif. Il a pu intégrer le lycée à titre exceptionnel : un numerus clausus limitait en effet l’accès des Juifs aux établissements scolaires, dans la Russie où ses parents s’étaient rendus, avant de la quitter suite à la révolution de 1917. Lévinas a poursuivi ses études en France où il est arrivé à environ 18 ans, à Strasbourg, sans parler un mot de français ! Il est devenu l’un des plus importants philosophes français du XX° siècle. Sa philosophie est exposée dans une langue unique et quelque peu étrange.


A lire également sur L’Epervier Incassable :
A l’assaut des frontières, en prélude au Banquet du livre 2015.
un entretien avec Gilles Hanus sur la philosophie de Benny Lévy.

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