Les cahiers de Serge Bonnery

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Histoire de Marie Metche

lundi 20 juillet 2015, par Serge Bonnery

- I -
à Laurent Rouquette

Contrairement à ses sœurs mariées jeunes et parties aussitôt vers la ville, Marie Metche a toujours vécu au hameau. Elle s’occupait du père. Depuis qu’il était veuf, il avait perdu le goût du champ et de la chasse. Elle tenait la maison du mieux qu’elle pouvait. Les cordons de leur maigre bourse s’usaient un peu plus chaque jour.

Marie vaquait d’un soleil à l’autre. Elle se levait la première, préparait le petit déjeuner du père, beurrait sa tartine, réchauffait un café de la veille qu’elle coupait avec de l’eau et oubliait volontairement le verre de vin qu’il réclamerait bientôt en frappant rageusement du poing sur la table. Marie résistait. Elle prenait jusqu’au risque d’être battue. Marie avait du courage.

Après leur mariage, les sœurs n’avaient jamais remis les pieds au hameau. Elles se moquaient bien de ce que pouvaient devenir Marie et le père. Ils se suffisaient à eux-mêmes. Péniblement. C’était très bien ainsi. Elles ne voulaient pas en savoir plus. Quand la mère est morte, elles sont arrivées de la ville en voiture et furent les dernières à pénétrer dans la chapelle. Elles n’étaient pas passées ensuite par la maison. Elles n’avaient pas le temps. Elles devaient encore donner des ordres pour le dîner du soir.

Dehors, quand ils voyaient le père tituber en se rendant au champ, les vieux édentés qui n’avaient plus la force de travailler maudissaient le ciel. Un jour, Marie dut courir sous la pluie et patauger dans la boue pour porter secours au père qui, ne tenant plus sur ses jambes, s’était affalé dans le ruisseau où il avait failli se noyer. Les vieux avaient crié au moment de sa chute. Et ils avaient juré plus fort devant un si triste spectacle.

Au fil du temps, Marie avait perdu le goût des choses. Si, munie de son peigne et de son panier en osier, elle partait encore dans la montagne en quête de myrtilles, c’était pour en tirer quelques sous quand, au village, les familles bourgeoises acceptaient de payer pour des tartes.

Depuis qu’il était veuf, le père avait perdu l’appétit. Sa main tremblante - celle que craignait tant Marie - ne s’éloignait jamais de la bouteille. Il parlait si peu que Marie avait perdu jusqu’au souvenir de sa voix. Quand il s’adressait à elle, il maugréait, accompagnait ses râles de signes que Marie devait décrypter sans faute sous peine de se voir infliger une punition. Lorsqu’elle hurlait sous les coups qu’il lui portait, dehors, les vieux s’en prenaient au ciel en serrant les poings.

La seule joie de Marie était Joseph. Quand l’enfant est né, elle s’est précipitée chez les Baude. Caroline était sa seule amie. Marie voulait l’assister dans ses couches. Ces choses-là sont affaires de femmes. Et comme Pierre Baude n’avait trouvé personne au village qui daigne monter jusqu’au hameau pour veiller à l’accouchement, c’est Marie, seule, qui se chargea d’extirper le bébé, jeter le placenta et couper le cordon.

A compter de ce beau jour, Joseph fut comme un dieu aux yeux de Marie. Affaiblie, Caroline dût demeurer plusieurs mois alitée après les efforts qu’elle avait déployés pour donner la vie. Et c’est encore Marie qui, pendant tout ce temps, en plus de la maison et du père, s’occupa du nourrisson pour soulager son amie. Il avait des yeux d’ange, se disait-elle, la nuit, quand son regard ne pouvait dans le noir se détacher des souvenirs du jour passé.

Depuis la naissance de l’enfant, Marie avait retrouvé le sourire. Les jours de grand soleil, elle le prenait au berceau et l’emmenait sur le chemin de la chênaie. Quand elle passait devant eux, les vieux édentés pensaient qu’un malheur finirait par arriver. Mais Marie ne pensait pas au malheur. Elle fredonnait des comptines. Les yeux de Joseph s’écarquillaient. Sur leur passage, les branches des arbres s’inclinaient à toucher le sol. Marie prenait l’enfant par les bras et le faisait tournoyer dans le ciel en chantant. Leurs rires se mêlaient au vent.

Marie avait un secret. Elle conservait, caché entre les draps, dans l’armoire qui sentait la lavande, un vieil almanach acheté à un colporteur. Le soir, quand Marie montait dans sa chambre, elle allumait une bougie, tirait le livre de sa cachette et se glissait entre les pages comme dans un monde magique n’appartenant qu’à elle et où elle ressentait une étrange sensation de vivre. Bientôt, elle fut attirée par les mots, ce qu’elle estimait être des mots (quoi d’autre ?), ces choses posées les unes à côté des autres entre deux points et qui lui demeuraient incompréhensibles. Alors, Marie fut comme possédée par une idée fixe : elle apprendrait à lire. Nuit après nuit, sans l’aide de personne, elle décrypterait ces combinaisons de signes, s’aiderait des images dont elle soupçonnait qu’elles entretenaient quelque lien avec le texte voisin. Ainsi lettre après lettre, Marie a su former des mots et mot après mot des phrases et phrase après phrase des paragraphes entiers.

Un soir pas tout-à-fait comme les autres, Marie monta dans sa chambre. Selon le rituel, elle alluma la bougie, tira l’almanach de sous les draps et se mit à lire dans l’odeur de lavande. Une page puis deux puis, elle les tournait machinalement, ne butant plus sur aucune difficulté. Marie comprit alors qu’elle savait. Elle ne put manifester sa joie. Ni le père, ni la mère ne connaissaient son secret. Elle sentit une chaleur l’envahir. Tout son corps brûlait. Il lui sembla que la terre s’était mise à tourner plus vite autour d’elle. Marie se vit emportée dans le tourbillon des étoiles. Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle dut ouvrir la fenêtre pour toucher le vent. Ce n’était pas possible. Quelque chose venait de se produire qu’elle n’osait nommer et qui la dépassait. Marie savait lire.

- II -

Dès que Joseph eût passé l’âge des balbutiements, Marie voulut partager avec lui son secret. L’enfant des Baude, se disait-elle, n’irait jamais à l’école. Comme les autres rares garçons du hameau, son père le vouerait aux travaux des champs. Marie savait que rien ne dévierait Joseph d’une route toute tracée. Son destin était écrit d’avance. La lecture, pensait-elle, était un moyen d’échapper à cette prison. Plus modestement, de s’en donner l’illusion. Mais l’illusion avait son importance, quand l’hiver recouvrait de sa pelisse de silence la vie des montagnes enneigées.

Joseph apprenait si vite qu’il sut bientôt lire couramment dans les pages de l’almanach. Il ne comprenait pas tout ce qu’il lisait. Il interrogeait Marie qui ne savait répondre. Tu sais lire, c’est déjà bien, protestait-elle quand l’enfant devenait trop insistant. Que veux-tu de plus ? Alors Joseph se renfrognait. Il baissait la tête. Ses yeux se posaient à nouveau sur les mots qu’il débitait en les faisant craquer sous sa langue comme du bois sec. Joseph ne savait pas toujours ce qu’il lisait mais il lisait, comme il lui semblait que le curé lisait le dimanche à la messe.

Depuis qu’elle avait ouvert à Joseph les portes de son monde, Marie paraissait heureuse. Le souvenir de la mère, si douce, ne la réveillait plus la nuit. Elle dormait, apaisée, en pensant aux progrès fulgurants que Joseph accomplissait sous sa dictée. Mais quand les vieux voyaient Marie et Joseph partir en chantant vers les champs, ils imploraient la clémence du ciel au cas où quelque chose viendrait brusquement bouleverser l’ordre simple des jours qui passent.

Marie aimait Joseph comme un fils. Elle avait tort, la morigénait le père. Ce n’était pas son enfant. Et les Baude étaient bien gentils de la laisser s’en occuper si souvent. Quelques vieilles aux doigts crochus la traitaient de voleuse d’enfant. Marie pleurait. Caroline la consolait. Elle ne devait pas prêter attention à ces méchancetés. Joseph était bien un Baude. Mais cela ne devait pas empêcher Marie de l’aimer.

Quand Monsieur le curé persuada Pierre et Caroline Baude d’envoyer Joseph en pension pour apprendre à écrire alors que l’enfant lisait déjà couramment dans les pages du vieil almanach, Marie ne dit rien. Elle s’enferma dans sa chambre. Laissa hurler le père qui, ce soir-là, était si saoul qu’il n’avait pas eu la force de la frapper. Comment Monsieur le curé avait-il décelé le talent de l’enfant ? Au catéchisme, avait-il raconté aux parents, Joseph lisait le latin du missel. Sans comprendre. Mais il lisait. Monsieur le curé avait parlé de prodige. Sur leur banc, à l’orée du hameau, les vieux avaient trituré leurs bâtons dans la boue du chemin en pestant contre le ciel qui allait leur enlever des bras pour les champs.

Personne ne sut pourquoi Marie était absente le jour où Joseph est parti pour la ville. Depuis l’annonce de son départ, Marie n’avait plus quitté la maison et dans la maison, elle demeurait la plupart du temps cloîtrée dans sa chambre. Le père cognait à sa porte. Il réclamait sa soupe. Marie avait si mal qu’elle se moquait des coups. Les feuilles tombaient des arbres. Sur le chemin de la chênaie, on apercevait la route à travers les branches. Marie avait suivi des yeux la silhouette de Joseph arpentant la montagne. Ce fut comme si une épée de glace transperçait son corps. Puis elle se laissa lentement glisser dans la nuit.

Un jour, alors qu’elle n’espérait plus rien des jours, Joseph fut annoncé. Il serait de passage au hameau, seulement de passage, le temps de revoir ses parents avant de regagner l’école militaire où il était attendu désormais. Marie redoutait de croiser son regard. Elle était heureuse et fière de la réussite de Joseph. Même si elle y avait contribué en lui apprenant à lire, elle refusait de penser qu’elle y était pour quelque chose. Marie survivait dans l’effacement de sa personne. C’était sa manière de parer les coups. Une sainte, murmuraient les vieux édentés en la regardant descendre jusqu’au lavoir, le dos ployant sous le poids du linge. Une sorcière, accusaient les vieilles décrépites. Non, protestait Marie qui lisait la haine dans les yeux des gens, elle n’avait pas volé Joseph. Joseph n’était la propriété de personne. Comme les oiseaux, Joseph appartenait au ciel.

Lorsque Joseph poussa la porte de la maison de Marie, le père frappa rageusement du poing sur la table et sortit en crachant. Marie descendit une à une les marches de l’escalier de bois qui craquaient sous ses pas. Joseph était un grand jeune homme maintenant. Il prit la main de Marie et ils traversèrent le hameau sous le regard attendri des vieux qui les accompagnèrent d’un signe de la main. Ils descendirent à travers champs vers le chemin de la chênaie. Le frimas fouettait les joues de Marie. Joseph la prit dans ses bras et la fit tournoyer dans le ciel comme elle faisait autrefois quand il était enfant. Marie s’abandonna. Elle détacha ses cheveux que les doigts du vent caressaient. Elle serra si fort Joseph en riant qu’elle sentit ses ongles s’enfoncer dans sa chair. Leurs corps roulèrent. Il y eut un silence. Et le temps s’arrêta.

Puis Joseph reprit le chemin de la ville. Marie fut traversée d’un mauvais pressentiment. Les vieux avaient parlé de malheur autrefois. Sans savoir pourquoi, Marie redoutait leur présage. Elle ne parvenait pas à chasser ses idées noires. La lecture de l’almanach ne lui était d’aucun secours. Il dormait sous les draps qui ne sentaient plus la lavande.

Quelque temps plus tard, Joseph revint au hameau. Sur un brancard. Mourant. Sa blessure ne guérirait pas. Lorsque Marie apprit la nouvelle, elle perdit pied. La douleur qu’elle ressentit était plus forte que toutes les colères du père. Et lorsqu’on porta Joseph en terre, Marie demeura prostrée. Elle se recroquevilla jusqu’à perdre toute notion de temps. Les coups du père ivrogne pleuvaient sur elle. Chaque jour plus de coups. Elle ne s’occupait plus de la soupe, ni du linge, ni de la maison envahie d’une odeur fétide. Les vieilles disaient que c’était l’odeur de la mort. Et les vieux accablés se taisaient. Pierre et Caroline Baude étaient si abattus par la disparition de leur fils qu’ils ne pensaient plus à Marie. Seule, face au père, Marie attendait.

Un soir, elle quitta la maison par une fenêtre. Lorsque le père s’aperçut de sa fuite, il se mit à courir après elle en hurlant comme hurlent les loups dans la nuit. Marie était si chétive qu’elle fut emportée par la tempête. La neige tombait plus dense, plus épaisse.

C’est en montant du village qu’un fermier découvrit le corps de Marie. Un filet de sang aux commissures des lèvres. Il y eut une enquête. Interrogées par les gendarmes, les vieilles aux doigts crochus répondirent qu’elles n’avaient rien entendu. Sur leur banc de pierre, les vieux baissèrent la tête et se turent. On conclut à un suicide. Il n’y eut pas de cérémonie. Le curé avait refusé la bénédiction. On glissa le corps de Marie dans un cercueil et on le mit en terre. Les Baude avaient pris la tête d’un maigre cortège.

Marie fut enterrée dans le petit cimetière de la chapelle, non loin de la tombe où reposait Joseph. A la tombée du jour, un à un les volets des maisons du hameau se fermèrent. On retrouva, bien plus tard, entre les draps, l’almanach dont les pages n’étaient plus que poussière. Et les anciens racontent que certains soirs, en prêtant l’oreille, on entend encore à travers la montagne le rire de Marie tournoyer dans le vent.


Une première version de ce texte a été mise en ligne sur le blog Les Cosaques des Frontières grâce à l’amitié généreuse de Jan Doets. Qu’il en soit ici vivement remercié.

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