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René Crevel : Place de la Concorde

mardi 30 juin 2015, par Serge Bonnery

René Crevel a traversé comme une comète l’univers surréaliste. Ayant d’abord manifesté à son égard une certaine méfiance, il a finalement adhéré au groupe d’André Breton après avoir constaté que « le surréalisme était le moins littéraire et le plus désintéressé des mouvements » [1].

Né le 19 août 1900 « de parents parisiens, ce qui lui permet d’avoir l’air slave » [2], René Crevel a mené parallèlement des activités de romancier, de poète ainsi que de critique d’art et de littérature. Il fut le seul romancier toléré par André Breton qui avait, dès le Manifeste du Surréalisme de 1924, lancé un anathème contre ce genre littéraire. Breton ferma les yeux sur les « romans » de René Crevel, probablement parce qu’il aimait ce personnage insoumis dont la prose romanesque était très éloignée des « canons » du roman français classique.

Enfant terrible et désobéissant du surréalisme, René Crevel a rejoint le parti communiste à la fin de l’année 1934 alors qu’André Breton avait pris ses distances pour se rapprocher des trotskystes. Dans les premiers mois de 1935, René Crevel prend une part active dans l’organisation du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui verra le triomphe d’André Gide, lequel n’avait pas encore publié son Retour de l’URSS (1936)...

André Breton fut exclu de ce rassemblement auquel participèrent des écrivains de 38 pays parmi lesquels, pour la France, Louis Aragon et André Malraux. René Crevel tenta d’obtenir la participation de Breton au congrès. En vain...

Souffrant d’une tuberculose qui le contraint à de nombreux séjours en sanatorium et lui interdit de partager avec ses congénères tous les excès de la jeunesse, mais aussi las d’un monde qu’il tenait pour dément, selon sa propre expression, René Crevel se suicida le 18 juin 1935, trois jours avant l’ouverture du Congrès.

Dans le numéro 218 des Nouvelles Littéraires du 18 décembre 1926, Georges Charensol [3] livre des réflexions recueillies auprès de René Crevel, alors âgé de 26 ans. « René Crevel est un poète », note le journaliste, « qui, entre autres originalités, a celle de n’avoir publié jusqu’ici que des livres de prose » [4].

En effet, l’œuvre formellement poétique de Crevel tient en quelques pages de textes publiés dans des journaux et revues entre 1923 - l’année la plus dense en matière de production de poèmes - et 1937. Le texte choisi pour cette Anthologie s’intitule Place de la Concorde. Il a été publié dans le numéro de Paris-Journal daté de novembre 1923. Il est dédié au peintre Robert Delaunay.

Ce poème célèbre Paris et anticipe, en cela, l’intérêt que les surréalistes porteront à la capitale qui sera l’une de leurs grandes sources d’inspiration. Mais il étend aussi ses vers jusqu’aux rives de la Méditerranée, inaugurant un surréalisme solaire avant la lettre. Il témoigne, enfin, de la puissance évocatrice que le verbe développe sous la plume de René Crevel. Sur cette Place de la Concorde, nous sommes tout à coup projetés en Egypte après avoir traversé la mer, comme si l’Obélisque, telle un doigt indiquant une direction, nous montrait « le monde à l’envers »...

Place de la Concorde

A l’exil de mes désirs,
l’amour des pays brutaux
saurait-il jamais tenir
la promesse des bateaux.

Oiseaux marins de Paris,
l’appel des saisons subtiles,
a fait de vous nos amis
et vous délaissez les îles.

Or dans le cri des mouettes,
l’obélisque a retrouvé
un souvenir d’alouette
au soleil juste levé.

S’agirait-il de l’Egypte,
des muscles d’un ânier ?
Que mes amours soient en crypte,
ombre de marronniers.

Le fleuve est paré de ponts ;
doigt d’empereur lourd de bagues,
il désigne un horizon,
mais sans tenter nos cœurs vagues.

J’aime le ciel aquarelle
où l’enfant voit galoper
le lion, le loup, la gazelle,
rêves des lits bien bordés.

Concorde mon univers,
je sais enfin comment vivre,
car dans ton macadam, ivre
j’ai vu le monde à l’envers.


Le texte de Place de la Concorde se trouve dans les Œuvres complètes de René Crevel magnifiquement publiées (deux tomes) aux éditions du Sandre sous la direction de Maxime Morel.


[1Autobiographie de René Crevel, Catalogue des éditions du Sagittaire, 1925. In René Crevel, Œuvres complètes, éditions du Sandre.

[2Op. cit.

[3Journaliste, critique d’art, de littérature et de cinéma originaire de Privas, en Ardèche. Il était entré en 1925 aux Nouvelles Littéraires alors dirigées par Maurice Martin du Gard. Il fut, en 1926, l’un des fondateurs du prix Renaudot.

[4Cité dans René Crevel, Œuvres complètes, op. cit.

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