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"Ce n’est pas ma vie que je montre..."

dimanche 28 juin 2015, par Serge Bonnery

[Sophie Calle était vendredi 26 juin l’invitée du Festival international du livre d’art et du film de Perpignan. C’est à cette occasion qu’elle nous a accordé un entretien dans lequel elle revient sur son cheminement artistique. Moments choisis...]

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Sophie Calle - photo Yves Géant (tous droits réservés)

Dans votre travail, vous vous confrontez en permanence à des faits réels, mais pour vous, ils ne sont pas la vérité. Pourquoi ? Je prends en effet pour sujet des événements particuliers de ma vie. Ils ont bien existé mais dès l’instant où je choisis un mot plutôt qu’un autre pour en parler, ce n’est plus ma vie. Dès que c’est écrit, ce n’est pas la vérité. Et c’est pourquoi j’ai le sentiment de ne pas tellement dévoiler de choses. Par exemple, pour le projet No Sex Last Night qui raconte un an de ma vie avec un homme, je disposais de soixante heures de rushes. Le film, au final, ne dure qu’une heure. J’aurais pu faire dix films, en choisissant d’autres moments, et le récit aurait été chaque fois différent. Ce n’est pas ma vie que je montre. Mon travail n’est ni un journal intime, ni un blog. C’est un moment choisi dans le but d’en faire une œuvre d’art.

Photographie, texte, film : aucun de ces genres narratifs ne vous est étranger. Qu’est-ce qui détermine le choix de l’un ou de l’autre ? Cela dépend de chaque projet. C’est parfois l’image qui est primordiale, parfois le texte. Il n’y a pas de règle préétablie. Pour le projet Voir la mer dans lequel je montre des gens face à la mer pour la première fois de leur vie, le film s’est imposé comme une évidence. Il m’est apparu que la photo ne rendait pas vraiment compte de l’émotion qui se dégageait des regards.

L’Autre, son regard, sont des moteurs de votre création ? Si on veut… sauf quand je suis mon propre sujet.

Que se passe-t-il entre le moment où vous avez une idée et la réalisation du projet ? La réalisation peut prendre beaucoup de temps ou être au contraire spontanée. Voir la mer, par exemple, est venu très vite. J’étais à Istanbul et à la suite de la lecture d’un article, j’ai immédiatement entamé le projet… Pour Unfinished, qui montre des anonymes en train de retirer de l’argent à un distributeur bancaire, seize ans ont par contre été nécessaires avant que je sache quoi faire des photographies dont je disposais. Je ne trouvais pas la solution. Elles étaient trop belles. Je ne savais qu’en faire...

Et comment avez-vous surmonté cet échec ? En en faisant le sujet du travail ! J’ai retourné le problème, en quelque sorte. Le manque d’idée est devenu l’idée du projet. Je parle d’ailleurs beaucoup du manque dans mes œuvres : les ruptures, la mort de ma mère, les gens qui n’y voient pas [1]

Votre amie réalisatrice Victoria Clay Mendoza vous a consacré un film documentaire, « Sophie Calle, sans titre ». Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter d’être, pour une fois, de l’autre côté de la caméra ? L’émission Empreintes, diffusée sur France 5, souhaitait intégrer un portrait de moi mais j’avais refusé par crainte d’être manipulée par le réalisateur éventuel. C’est facile, au montage, de trahir une situation pour un bon mot… Je ne voulais me retrouver dans une situation de méfiance.

Vous vouliez être en confiance ? Il était important que je puisse me laisser aller, qu’il y ait le moins d’autocensure possible. Victoria Clay Mendoza, qui a réalisé le film, est une amie en qui j’ai toute confiance. Auprès d’elle, je me suis sentie autorisée à être naturelle, comme si je me filmais moi-même.

Ce film dévoile l’intimité de votre maison du Cailar, en Camargue, que vous ne montrez jamais dans votre travail. Que représente ce lieu pour vous ? C’est le lieu avec lequel je ne peux prendre aucune distance et c’est pourquoi je n’en ferai jamais un sujet. Quand j’y suis, j’ai envie d’y être pleinement et pas de faire un pas de côté pour le regarder. C’est ma vie sans que je sois tentée d’en faire autre chose…

Quelle place occupe l’humour dans votre travail ? J’espère qu’il y en a ! Je parle de choses graves qui nécessitent un minimum de distance. Devant le travail sur la mort de ma mère [2], j’ai vu les gens pleurer mais ce n’était pas sur la mort de ma mère qu’ils pleuraient. Ils pleuraient sur la mort de leur mère ou sur une mort qui les avait touchés, que sais-je… Pour permettre cela, je ne devais pas imposer mon propre sentiment. Si je pleure, je pleure en solitaire, loin des regards. Si je décide d’en faire quelque chose pour un public, c’est différent. Une distance est nécessaire pour laisser les gens trouver leur place dans ce que je montre. Pour Douleur Exquise, j’avais photographié le téléphone sur lequel j’avais reçu l’appel m’annonçant la rupture à l’origine de ma douleur. Découvrant cette image, Jean Baudrillard m’a dit que je n’avais pas vraiment souffert puisque, ayant pensé à photographier l’objet de ma douleur, j’avais mis une distance entre elle et moi.

Et le jeu ? Je suis plutôt joueuse ! le jeu fait partie de ma vie, il tient donc une place dans mon travail. Enfin je l’espère, à vous de me le dire… Mais tout comme l’aspect thérapeutique, ce n’est pas le moteur d’un projet. Ce qui m’intéresse, c’est de créer, à partir de situations vécues, des œuvres d’art qui tiennent sur un mur ou dans les pages d’un livre…

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Sophie Calle - Photo Jonas Haarr Friestad, Stavanger Aftenblad (tous droits réservés)

Des affinités catalanes

La bande-son de « No Sex Last Night » est signée de l’auteur compositeur catalan Pascal Comelade. Pourquoi ce choix ? Pascal Comelade est un musicien très important à mes yeux et pour qui j’ai du respect. Je ne le connais pas vraiment mais j’écoute beaucoup sa musique. En l’occurrence, je l’écoutais en boucle dans la voiture, en filmant les scènes de No Sex Last Night et c’est ainsi que sa musique a trouvé naturellement sa place dans le film.

Cali a composé une chanson intitulée « Sophie Calle numéro 108 ». Il l’enregistrée sur son album « L’espoir ». Qu’en pensez-vous ? Je ne connaissais pas Cali. Lors de la troisième édition du Marathon des Mots, en 2008, à Toulouse il a lu des extraits de Prenez soin de vous [3] et il a interprété une chanson composée à cette occasion. D’une certaine façon il a voulu être le cent-huitième à interpréter ma lettre… Il m’a donc invitée à cette représentation. J’ai aimé la chanson et c’est comme ça qu’elle s’est retrouvée dans son repertoire.


[1Les Aveugles (1986), enquête sur l’idée de la beauté que se font dix-huit aveugles de naissance.

[2Il s’agit du projet Rachel, Monique présenté successivement au Palais de Tokyo à Paris en 2010 puis à l’église des Célestins d’Avignon en 2012.

[3Présentée dans le pavillon français de la Biennale de Venise en 2007, l’installation Prenez soin de vous parle d’un mail de rupture reçu par Sophie Calle. L’artiste avait demandé à 107 femmes choisies pour leur profession de l’interpréter.

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