Les cahiers de Serge Bonnery

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Du côté des vivants

dimanche 14 juin 2015, par Serge Bonnery

Mathieu Riboulet est romancier et Patrick Boucheron historien. On les croise avec bonheur, l’été, au Banquet du livre de Lagrasse. Les voici cosignataires aux éditions Verdier d’un livre sur les journées du 6 au 14 janvier 2015, soit de la veille de l’attentat contre Charlie Hebdo (7 janvier) à la sortie du numéro dit des « survivants » (14 janvier).

Le moment est choisi. C’est celui où la page de ces événements se tourne. Celui où l’on commence à oublier. Celui, donc, de tous les dangers. Pour y faire face, les deux auteurs posent la question : quel sens donner, à partir de maintenant, à ces journées ? Leur propos n’est pas de « commenter, énoncer ou juger », écrivent-ils. Plutôt « faire état d’(un) état d’esprit », celui qui les a « envahis » durant cette période, et le mettre en discussion.

Au terme de sa lecture, la nécessité d’un tel livre apparaît comme une évidence. On a trop reproché aux intellectuels de demeurer reclus dans leur tour d’ivoire - procès injuste s’il en est - pour bouder ce récit publié au moment où l’histoire se fige. Trompe-l’œil : l’histoire n’est pas finie et le chapitre des attentats parisiens n’est pas clos. Il avait déjà commencé bien avant, rappellent Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron. Avec Merah en 2012. Et il s’est poursuivi après, jusqu’aux portes du musée de Tunis.

La guerre, préviennent encore les auteurs, n’est plus un horizon lointain. Elle est ici. Dans nos rues. A nos portes. Guerre civile, insistent Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron. Mot fort. C’est que, montrent-ils, l’histoire des terroristes de janvier 2015 est objectivement celle de « la vie banale, hésitante et fragile de jeunes Français de confession musulmane, parfaitement visibles, que l’Etat, il faut bien le reconnaître, n’a pas renoncé à protéger et qui pourtant s’achève dans la jouissance du crime ».

Guerre civile donc. Car en janvier à Paris, ce sont bien des Français qui ont abattu d’autres Français. Avec la rigueur qu’exige l’exercice de la pensée, Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron mettent à jour « l’irrémissible faillite du monde qui pourtant, en principe, depuis Auschwitz, devait tâcher de ne plus trop faillir et qui n’a jamais cessé de le faire... »

Face à cette faillite, ils cherchent à donner un sens politique aux journées de janvier. Cela pourrait consister à « comprendre ce que les terroristes haïssent le plus en nous ». Ce serait utile en effet. Mais leur paraît plus urgent un chantier programmatique, celui qui consiste à « définir ce que nous sommes prêts à défendre, ce à quoi nous tenons vraiment ». Juste pour demeurer du côté des vivants.


Prendre dates, par Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet. Editions Verdier. 137 pages. 4,50 euros.

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